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Promenade populaire

Six mois que je m'entrainais!

 Avec mon copain Paulo, nous avions décrété d'arriver premiers de cette promenade populaire. Mais oui, je sais ce n'est pas une compétition, on doit la faire pour le plaisir.
Mais!
Chaque année, on faisait les vingt-deux kilomètres de ballade en montagne, aux pas de course et chaque fois on se faisait battre par ses trois acolytes qui ne manquaient jamais de se moquer de nous.
Alors, cette fois ci, c'était décidé, on ferait tout pour gagner.
Un entrainement journalier et quelques petites pilules interdites feraient, nous en étions certains, de nous les plus forts.
C'est donc en confiance que nous arrivâmes devant la salle qui représentait le point de départ de notre future victoire.
Après nous être inscrits, je profitais du quart d'heure qui nous séparait du départ pour faire le tour des participants. Il y avait bien entendu les trois sportifs qui eurent un petit ricanement en me voyant et me montrèrent par un pouce en l'air qu'ils étaient les plus forts.
J'allais leur envoyer l'une de mes plus démonstratives insultes quand, soudain, une voix m'appela :
-Eh, Pierre quelle bonne surprise!
Qui était cette personne qui m'interpellait ainsi ?
-C'est moi Eglantine, tu ne te souviens pas, on était dans la même classe en sixième!
Oups! Mon passé si lointain siffla à mes oreilles et le souvenir de cette petite fille joufflue, empotée et pleines de boutons revint à mon souvenir. Enfant, elle me poursuivait de ses assiduités répudiées et provoquait l'hilarité de l'ensemble de mes copains. Maintenant dans la quarantaine, elle était devenue une adorable femme élancée, frêle et certainement attirante. Elle me montra un nourrisson qui pendait sous son bras.
-C'est mon petit Guillaume, mon petit bout, enfant tardif que j'attendais avec impatience depuis tant d'années.
Alors je lui demandais si elle allait faire la petite promenade.

« Ah, oui je ne vous avais pas précisé que cette ballade populaire consistait en un grand tour très difficile pour les sportifs tel que moi et d'une petite promenade familiale ! ».

-Non! Me répondit-elle, le grand tour. Puis, elle ajouta. Regarde la jolie poussette que je me suis bricolée, elle est tout terrain!
L'engin consistait en une assise d'enfant, type siège de voiture, qui trônait sur une grande roue rayonnée. Sans mot dire je lançai un coup d'œil amusé à Paulo qui se retint avec peine d'éclater de rire.   
Après lui avoir lancé un "Bonne chance!", je continuai l'inspection de la foule.
Il y avait un groupe d'octogénaires courbés sous leur cane en bois vermoulu, portant chacun un énorme sac d'où dépassait de nombreux goulots de bouteilles de pinard. Certains d'entre eux, compte tenu de leurs comportements enjoués et des histoires grivoises qu'ils racontaient, devaient avoir déjà abusé de leur nectar.
Il y avait également un groupe de religieuse, la tête couverte et toutes vêtues de leur longues chasubles noires qui chantaient à tue-tête une comptine religieuse "Jésus reviens parmi les tiens!" Leurs accoutrements sacerdotaux me semblaient peu conformes à tout exercice sportif. Que faisaient-elles parmi nous.
"-Elles font un pèlerinage jusqu'au Colomby, c'est leur chemin de croix!", me précisa un quidam qui semblait être au courant.
Puis il y avait ses trois très grosses dames qui arboraient un t-shirt marqué weight-watcher  et qui étaient en ce lieu pour perdre la multitude de kilos superflus qui les entouraient. Elles étaient assises suant déjà leur graisse, sur un petit siège de montagne à un pied qui disparaissait complètement submergé par les bourrelets qui dépassaient de leurs tailles évasées. Leurs bouches ruminantes, étaient entourées d'un flot de sauce tomates et de restant culinaires.
Et puis, il y avait ce couple mixte, que je n'avais pas remarqué pour leur différence de couleur, mais pour leurs trois rejetons, des bambins de cinq à huit ans qui hurlaient en se donnant des coups de pieds et en se crachant des insultes. Ce qui m'étonna, c'est la placidité de ce couple qui tranquillement leur demandait de se  calmer. "Soyez sage mes chéris!"

L'instant du départ approcha.
L'organisatrice commença son discours de bienvenue et nous prodigua les conseils habituels.
"N'oubliez pas de pointer aux endroits de ravitaillements..."

Avec mon pote, profitant de l'attention que le speech imposait, nous en profitâmes pour déguerpir et d'ainsi prendre une bonne avance sur nos concurrents directs.
Je connaissais un raccourci bien pratique qui nous permettrait sans trop de fatigue d'arriver facilement au point un, "Le Branveau".

Après quarante-cinq minutes de course et pas rapides, la dernière montée avant le premier relai se présenta devant nous.
-Paulo, t'as quelle heure?
Il jeta un coup d'œil à sa montre.
-Neuf heure trente! S’exclama-t-il étonné.
Effectivement notre avance était plus que confortable et certainement suspicieuse.
Je proposais donc de nous mettre un peu à l'écart et de profiter d'une dizaine de minutes de repos.
Assis à l'ombre d'un immense sapin, je tendis ma gourde à mon copain en lui présentant une pilule d'amphétamine qui nous donnerait la force de suivre notre chemin sans difficulté. Puis fermant les yeux nous fîmes silence, appréciant les bruits feutrés de la forêt, le chant engageant des oiseaux et les bruissements enchanteur de la nature inviolée.
Quelques instants plus tard, nous reprîmes notre périple pour déboucher rapidement des bois et le chalet du Branveau se dessina devant nous. L'endroit était évidemment désert, la grande table en bois n'avait pas encore reçu les victuailles et rafraichissements d'usage. Les préposés nous regardèrent étonnés. Feignant une grande fatigue nous fîmes pointer notre carte et sans mot dire nous continuâmes notre chemin en direction du Colomby. La montée des pâturages n'avait rien de facile, il fallait franchir deux énormes bosses verticales avant d'apercevoir la tour métallique qui marquait ce deuxième point relais. Soudain il apparut au loin devant nos yeux. Une foule nombreuse semblait déjà occuper les lieux. Qui étaient tous ces protagonistes, je lançai un regard étonné à Paulo qui essoufflé et en âge réussi à m'envoyer ce commentaire. " Ils sont bien venus nombreux pour distribuer les victuailles!", il n'est pourtant que dix heure dix, précise-t-il en regardant sa breloque. En fait arrivé à destination, nos yeux écarquillés marquèrent notre étonnement.
Il y avait d'abord Eglantine qui m'envoya un sourire, elle était occupée à changer les couches de son rejetons, elle me précisa, " j'n’ai pas de chance la roue de la poussette s’est cassée pendant la montée et j'ai dû faire tout le trajet avec Guillaume sous mon bras gauche et cet engin de malheur sous mon bras droit!".
Les nones agenouillées derrière l'immense pylône de fer, agenouillées, levaient les bras au ciel en chantant "en chemin anxieux, il ne parle que du Bon Dieu..."
Les trois grâces ou grasses tout essoufflées grignotaient un pain aux noisettes d'où débordaient une bonne dizaine de tranches de jambon. Leurs petits sièges au pied en acier ployaient toujours, d'un courage inhumain, sous leurs masses volumineuses.
Puis il y avait les anciens complètement bourrés qui tapaient le carton assis à une table de camping  et les marmots qui continuaient à hurler les uns sur les autres, l'effort n'ayant, semble-t-il, eu aucun effet sur leurs vitalités.

Comment avait-il pu arriver si vite en ce lieu de torture sportive ?
Vexés nous fîmes pointer notre itinéraire et la course folle au sommet de notre beau Jura continua. Nous n'en pouvions plus, au bord de l'apoplexie, le troisième point relais nous permit une pause-café, puis, la descente vertigineuse vers notre point de départ commença !
Nos genoux souffraient à chacun de nos pas.
Quel calvaire innommable, difficulté extrême demandant le dépassement de soi, l'abnégation devant la souffrance, le courage d'une âme guerrière.

Après nous être enregistrés au dernier point de contrôle. Je proposais à Paulo, notre dernière cartouche. Ma voiture un quatre-quatre que j'avais caché dans les fourrés. Nous n'étions à présent, grâce à mon véhicule, qu'à une petite dizaine de minutes de l'arrivée. Une petite pilule miracle, un bref repos méditatif et le tour était joué.
Notre voiture fut garée à moins de cent mètres de la salle communale, notre ultime point de marquage.
Une course effrénée, et le bâtiment qui allait accepté notre triomphe se présenta devant nous.
Toutes les portes étaient fermées !
Avions-nous tant d'avance?
Poussant la porte avec circonspection un brouhaha intense arriva à nos oreilles.
Tout le monde était là, attablé devant un buffet campagnard.
Eglantine bien sûre qui donnait la tété à son petit Guillaume. Les octogénaires frais comme des gardons qui éclusaient une ultime bouteille de nectar. Les bonnes sœurs qui remerciaient le Seigneur pour la facilité qu'il leur avait procurée pour accomplir ce périple. Les dames régimes qui s'empiffraient les mains plongées dans les gamelles pour récupérer les grammes perdus sous l'effort et les petits diables qui se couraient après en hurlant leurs énergies non entamées.

En nous voyant arriver l'organisatrice, l'air affolé, se précipita vers nous en disant. "Nous commencions à être inquiets, tout va bien? Les sportifs sont partis à votre recherche!"

Nos deux noms furent inscrits bon dernier sur la liste des arrivants.

Honteux, j'houspillais mon pote.

"Paulo, t'aurais dû faire réparer ta montre quand même!".

C'est après une nuit sans sommeil, agité par des soubresauts inhabituels, qui me vit tourner telle une girouette tout autour de mon appartement que je compris toute l'affaire.

J'avais par inattention interverti mes pilules d'amphétamines avec mes somnifères...