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 Mon amour Léonette

 
Chapitre 1 :
Gex est en liesse ! Par ce magnifique matin de printemps mille deux cent cinquante et un, la population se prépare à la venue de Pierre de Savoie et de son beau-frère Simon de Joinville.
Dans le château une rumeur inhabituelle en cette heure matinale exhale une ambiance d'excitation stimulante.  Pourtant, comme à son habitude, Jeanne est très calme. Son lourd pas, résonne sereinement dans la grande salle de réception encore vide. Elle se dirige lentement vers sa fenêtre favorite. De là, elle peut observer  les activités qui aujourd'hui animent ce petit bourg habituellement très tranquille.
Au loin, Genève semble émerger de son cocon de brume et la chaîne des Alpes resplendit agrémentant l'horizon de ses courbes majestueuses.
Cinquante mètres plus bas, Michel et son frère Coitet de Gex la ville conduisent chacun leurs ânes qui s'échinent sous la lourde charge des sacs de farine.
Jeanne s'assied pesamment sur la petite chaise qu'elle aime dénommer « son trône particulier. » Elle croise avec douceur ses bras graciles et éclaire son visage d'un large sourire de contentement. Les murmures du village batifolent autour de son minois réjoui et une brise légère fait virevolter quelques brindilles de paille oubliées sur le sol.
Son attention est attirée par quelques marchands ambulants qui semblent s'activer en direction de l'entrée du village certainement anxieux d'obtenir le meilleur emplacement au marché dominical.
« Tiens, Jean le boiteux est déjà à l'ouvrage ! » Songea notre pesante vigile.
Effectivement, dans un petit champ bordant l’enceinte, un homme à la démarche incertaine,  une bêche à la main,  semble dorloter minutieusement son minuscule lopin de terre. Jean est  probablement l'homme le plus pauvre de la région. Il vit dans une petite masure délabrée que l'on peut apercevoir,  plantée à moins d'une lieue des remparts.
Le visage de notre gardienne se tourne à présent du côté de la porte Saint-Denys où dix ouvriers perchés sur la muraille écoutent patiemment les conseils prodigués par Paul-le-bâtisseur, le maître d'œuvre. Celui-ci à grands renforts d'amples mouvements, semble vouloir forcer l'attention de ces travailleurs peu motivés.
« Où va-t-il celui-là ! »
Le regard de Jeanne suit à présent un individu, qui, sortant du couvent se dirige dans sa direction. La tête recouverte d'une sombre capuche, sa démarche alerte et sa façon de raser les murs pointent avec exactitude la précision de son identité. Il s'agit bien de Norbert le preux, l'austère moine de l'Abbaye de Chézery.
Sale bonhomme en vérité. Un acariâtre peu apprécié par l'ensemble de la communauté.
« Un, deux. Un, deux ! »
Dans la ruelle serpentant au pied du château, la  garnison de la ville comptant quinze soldats se prépare à la réception qui recevra ces hôtes de marque. Edmond, le capitaine dirige ce petit groupe avec beaucoup de sérieux, il bouscule de ses ordres intransigeants ses militaires dont l'attitude nonchalante dénote une soirée un peu trop arrosée.
Brusquement des bruits de pas, des rires et un frou-frou de robes tirent Jeanne de sa rêverie. Trois magnifiques jeunes filles se trouvent à présent devant elle. Léonette qui doit bientôt fêter ses dix-sept ans virevolte dans une magnifique robe de dentelles dont la blancheur met en valeur son indéniable beauté. Le sourire aux lèvres, ses deux jeunes sœurs l'imitent dans un tournoiement des plus gracieux. Il y a tout d'abord Marguerite, quatorze ans et  ensuite Isabelle de deux ans sa cadette, qui semblent toutes deux resplendir de bonheur.
« Sommes-nous ravissantes ? S’exclame Léonette.
Jeanne éclate de rire
-Mais oui mes enfants, vous êtes jolies comme des cœurs. Mais je suis surprise de vous voir levées de si bonne heure, j'avais déposé pendant la nuit ces nouvelles robes dans votre chambre et je pensais venir ce matin vous aider à les enfiler !
-Nous n'avons pas pu nous empêcher d'essayer ces magnifiques vêtements ! Répliqua Isabelle. Nous nous sommes mutuellement aidées dans cette besogne difficile !
-A quelle heure arrive le prince ? Enchaîne Marguerite.
-Il est attendu dans l'après-midi, ma belle !
-Mais au juste, pourquoi cette visite ?
Jeanne crut apercevoir une lueur d'inquiétude soudainement se dessiner sur le visage de Léonette.
-Il faut demander cela à votre mère, ma chère !
Notre grosse amie se leva péniblement.
-Venez, je sais que notre chef cuisinier vous a préparé quelques délices ! »
Les marches qui les séparaient des cuisines furent dévalées  par nos jeunes demoiselles en quelques instants, mais bien entendu, beaucoup plus lentement par la forme imposante de leur préceptrice.
Le maître queux, Hugues le gourmand leur présenta quelques petits pains fourrés au coulis de fraise.
-Voilà pour vous mes jolies! S'exclama-t-il.
Chacune se délectèrent de cette gâterie qu'elles appréciaient infiniment.
Jeanne, faisant d'abord mine de ne pas être intéressée s'empara discrètement de quatre d'entre eux, engloutit l'une des gourmandises et cacha les autres dans les plis de sa cape.
« Dépêchez-vous les filles ! Dit-elle. Nous avons notre rendez-vous matinal avec Dieu ! »
Arborant une moue  de dépit les mignonnes s'engagèrent en traînant des pieds dans la tour qui les emmenait à la chapelle.
Devant l'entrée du lieu de prière se tenait Guillaume de Lorande,  jeune troubadour qui animait toutes les soirées de fête par ses chants et ses poèmes. Un sourire éclatant resplendit sur ses lèvres quand il aperçut les trois donzelles.
« Bonjour Guillaume ! S’exclamèrent-elles en même temps.
Le jeune homme manifestement troublé ne réussit qu'un déférent :
-Mes hommages princesses! »
Puis, il se retira d'un pas pour laisser passer les deux plus jeunes personnes par contre, à l’arrivée de Léonette il reprit sa place initiale. Sa main en profita pour doucement effleurer la sienne et il la regarda avec des yeux pétillants de tendresse. Elle lui restitua son regard par l’un de ces délectables sourires qui comme à chaque fois lui retourna le cœur.
Un grand coup dans les côtes le tira de son émoi ! C'était Jeanne qui se frayait un chemin dans l'étroite ouverture.
Norbert le preux qui se tenait agenouillé devant l'autel se retourna brusquement. Il paraissait terriblement contrarié par les bruits qui avaient troublé la tranquillité de sa méditation.
« Silence ! » Ordonna-t-il.
La bouffée de joie qui venait de pénétrer dans ce lieu sacré s'éteignit brutalement, imitant ainsi la flamme d'une bougie que l'on venait de souffler. La gent féminine prit sa place. Les mains croisées, les yeux rivés sur le sol.
Le temps de la prière venait de débuter. Léonette ressentait dans son dos la présence du regard de Guillaume qui effleurait tendrement sa princière personne. Elle n'était pas insensible à son charme, mais son statut de future reine de Gex ne pouvait lui permettre aucun écart. La venue de Simon de Joinville et de Pierre de Savoie, elle le savait, ayant surpris une conversation entre sa mère Béatrice et son tuteur Humbert de Gresy, n’avait qu’un seul et unique objectif. La planification de ses noces.
Quelques temps plus tôt...
« Madame ! Ajouta Humbert. Il est temps de penser au mariage de votre petite Léonette. Votre défunt mari Amédée m’avait demandé personnellement sur son lit de mort qu’à l'âge de dix-sept ans votre fille, héritière de la baronnie de Gex devrait prendre époux suivant la volonté de Pierre de Savoie. Son choix comme vous le savez déjà se porte sur Simon de Joinville !
Béatrice semblait heureuse de cette décision.
-Quelle chance pour notre belle région de recevoir l'appui d'un tel seigneur !
-Tout à fait ! Notre jolie petite Léonette a beaucoup de chance. Son futur époux a reçu une excellente éducation dans son comté de Marnay, de plus il est le jeune beau-frère de Pierre et deviendra certainement son futur « bras droit ! »
-Le comte de Genève va être furieux ! Répliqua Béatrice semblant marquer quelques inquiétudes.
-Qu'il se batte avec son évêque et que le diable l'emporte ! »
Cette conversation écoutée à la dérobée venait de sceller l'avenir et la pérennité de Gex...
Léonette se sentait honorée de devoir prendre un tel personnage pour mari. Son cœur ressentait certes une étrange inclination en direction de la personne  de Guillaume, mais, cette émotion particulière ne la dérangeait nullement.  Même mariée avec Sir de Joinville, elle avait la ferme intention de le garder à son service afin d'entendre ses poèmes et chansons qui la rendaient si heureuse.
« Prions pour notre regretté prince Amédée II ! » Commenta à haute voix l'austère moine, qui tout en levant les bras au ciel, envoya une dernière élocution en Latin bientôt reprise par la noble assemblée.
Les trois filles ne tenaient déjà plus en place, l'excitation de la journée à venir, les nombreuses questions qu'elles se posaient sur la puissance de Pierre et la beauté de Simon se bousculaient dans leurs têtes. Le fumet de quelques succulents mets mijotant déjà dans les marmites émoustillaient leurs papilles. D'un grand signe de croix, la séance de prière fut levée et les demoiselles s'enfuirent comme le vent. Ceci, malgré les véhémentes protestations de Jeanne qui les conjurait de l'attendre et de ne surtout pas salir leurs nouveaux effets.