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 Mon amour Léonette

 
Chapitre 2:
Son front profondément ridé suait à grosses gouttes. Depuis six heures ce matin, Jean le boiteux s'échinait sur son petit lopin de terre adossé à la muraille, non loin de la porte de l'horloge. Il s'était donné la gageure d'entretenir sa terre du mieux qu'il le pouvait, voulant montrer à tous que, malgré sa pauvreté et son handicap, il était capable du meilleur.
Son visage refléta une grimace de souffrance ! C’était encore sa jambe qui lui faisait terriblement mal.
« Saloperie de bestiole ! » Pensa-t-il, se remémorant le loup qui lui avait infligé la pénible douleur qu'il devait endurer.
Quelques années auparavant, Jean travaillait à la lisière du bois. Quand soudainement, un énorme loup solitaire s'était jeté sur lui. Avec sa gueule il lui avait déchiré la jambe gauche. La serpette qu'il tenait lui sauva la vie, il en assena un violent coup sur la tête de l'animal, sectionnant ainsi, à sa base l'une de ses oreilles. Sous la douleur, le fauve lâcha prise et s'enfuit sans avoir pu perpétrer son funeste dessein.
Notre ami, la cuisse à moitié déchiquetée, perdait beaucoup de sang. Dans l'incapacité de marcher, il réussit avec une infinie difficulté à accomplir la centaine de mètres qui le séparait d’un chemin où il perdit connaissance. Heureusement, Rimelin le médecin et mage du château recherchait non loin de là des plantes médicinales. Voyant le pauvre bougre à l’agonie, il le hissa dans sa petite carriole, l'emmena directement à sa misérable cahute et lui prodigua les soins nécessaires. Sa maîtrise des sciences de la médecine sauva Jean d'une mort certaine. Puis, chaque jour notre bienfaiteur vint au chevet de son malade, lui apportant les médications qui le gratifièrent d'une complète guérison. Quelques longues semaines plus tard complètement rétabli, Jean demanda à son bienfaiteur ce qu'il pourrait bien faire pour le remercier. Rimelin, avare de paroles, lui affirma que de le voir ainsi rétabli était pour lui une récompense plus que suffisante.
Trois saisons s'étaient écoulées sur ce terrible souvenir. Pourtant, le désir de vengeance, de représailles fatales demeurait la seule pensée ancrée profondément à l'intérieur de son être. Il lui fallait occire cet animal funeste pour adoucir le mal de sa jambe estropiée.
Il avait ouï dire récemment que l'on avait aperçu le monstre aux alentours du village. Sa revanche, il l’espérait de tout son être, pourrait peut-être bientôt s'accomplir…
Le chariot de Mason-le-malin, un marchand bien connu, arrivait en ville, attiré par les festivités à venir. En le voyant arriver, Jean se hâta dans sa direction.
« Salut, Jean ! S'exclama Mason.
-Bonjour, t'as besoin d'aide ?
-Comme d'habitude, ton coup de main me sera bien utile !
Heureux à la pensée de se faire quelques sous, Jean le suivit en clopinant de son mieux.
Pousser la charrette jusqu'à la place de halles n'était pas une mince affaire, sans l'aide du paysan, de l'effort soutenu des deux chevaux et de leur propriétaire le lourd fardeau n'aurait jamais pu arriver à destination ! Les quelques cinquante derniers mètres furent accomplis avec la plus grande difficulté. Les chevaux hennissaient souffrant sous l'effort. Heureusement quelques badauds complaisants donnèrent également le coup de main salutaire.
-Qu'as-tu amené cette fois ? Demanda le paysan essoufflé.
-Comme d'habitude, des épices, des étoffes et le bric-à-brac coutumier !
-C'est quoi ça ! Dit-il pointant une étrange et volumineuse caisse qui séjournait dans un coin de la carriole.
-Une commande spéciale de votre médecin ! Je ne peux pas en dire plus !
Le travail de déchargement commença sous les ordres de Mason.
Tu mets ça ici, ça par là! Commandait-il.
Mason était un petit homme dodu aux yeux pétillants d'intelligence. Il était immanquablement revêtu d’une ample robe pourpre maintenue autour de sa taille par une large ceinture. Son ventre d’une rondeur manifeste rebondissait à chacun de ses mouvements, démontrant par ses fluctuations de va-et-vient la prospérité incontestable et la bonne marche de ses affaires. Son crâne arborait l’apparence et la rotondité d’un œuf avec une couleur de meurtrissure solaire qui éclairait son visage d’un halo bienheureux. Son petit commerce bien achalandé était depuis toujours très apprécié par la population Gessienne et ceci lui octroyait une immense fierté.
La foule fut rapidement attirée par la présence de toutes les victuailles qui maintenant s'étalaient soigneusement alignées sur un long tréteau de bois.
Dans la quinzaine d'individus qui maintenant l'entouraient. On pouvait reconnaître Nicolet de Claivière, l'un des paysans fortunés, affranchi depuis maintenant vingt ans après qu'il avait grâce à son ingéniosité et son travail, sauvé de la famine la population locale. La famille princière l'avait en remerciement placé sous sa protection très particulière, lui allouant de nombreuses terres qu'il gérait d'une main de maître. On voyait également Adrien le saint, homme grand et maigre qui avait accompli seul le long périple jusqu'à saint Jacques de Compostelle en empruntant la route Du Puys à Osbatat. Fréquemment invité à la table du Château, il aimait raconter avec moult détails son long périple sur le chemin de la Foi.
Jeanne la voleuse suivie de l'un de ses fils, bouscula un peu l'assemblée. Mason, d'un mouvement protecteur, essaya de cacher ses victuailles à la vue de cette personne de mauvaise réputation. La drôlesse regarda le marchand d'un mauvais œil, toucha quelques étoffes et demanda :
« C'est combien ?
-Deux sous, allez, Va-t’en vite d'ici, c'est trop cher pour toi ! »
Sans faire d'histoire, elle continua son chemin en adressant une moue de dédain à la méfiance du négociant inquiet tandis que Gislain, son petit chenapan accroché d'une main à un pli de sa robe lui décocha un méchant tirage de langue.
-Poussez-vous ! La puissante voix d'Edmond provoqua soudainement une trouée parmi les badauds.
Encadré par quatre de ses soldats, il se dirigea vers le marchand. Derrière lui, discret et silencieux, Parmelin regardait la grosse caisse qui se tenait, objet insolite, ancrée derrière le comptoir.
-C'est elle ! Indiqua Mason dirigeant son doigt en direction de l'objet convoité.
Les quatre grands gaillards, aidés de Ho Hisse et de jurons divers empoignèrent la lourde charge.
 Parmelin glissa une bourse dans la main du négociant sans lui concéder un seul mot sur la satisfaction obtenue suite à sa mystérieuse acquisition.
-Merci, monsieur ! » Dit-il faisant tinter le trésor qu'il tenait maintenant dans la main.
Au loin, le petit Gislain remarqua ce manège, et la transaction qui venait de se produire ne resta pas banale et anodine.
« Le gousset de pièces doit contenir une petite fortune ! » Se dit-il en traînant les pieds à la suite de sa génitrice.
Les soldats courbés sous la lourde charge disparurent bientôt à l'angle de la rue.
« Ça a l'air très lourd ! Entendit-on.
-Certainement une nouvelle machine de guerre !
-Ou un cadeau pour la princesse ! »
Le marchand ne répondit rien aux remarques, taisant soigneusement le secret qu'il avait promis de garder.
A quelques pas d'ici, Adrien de la rue et Pierre Costier, deux riches bourgeois de Gex la mine sombre et importunée grommelaient à l'encontre de ces vendeurs ambulants qui leur faisaient une concurrence redoutable.
« On devrait interdire ce type de commerces ! Dit l'un.
-Je m'en suis plaint à Dame Béatrice ! Dit l'autre, elle n'a rien voulu entendre et s'est moquée de ma requête ! »
Les deux nantis  retournèrent à leurs échoppes en bougonnant des difficultés inhérentes à cette rivalité sauvage.
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Paul le bâtisseur ouvrit la porte de sa petite demeure située exactement en face du couvent. Le plancher réagit bruyamment à son entrée. La tête noyée dans les plans qu’il portait, l'architecte trébucha sur un petit tabouret laissé bêtement en travers de son chemin. Il chancela quelques instants avant de s'effondrer de tout son long dans la poussière.
Face contre le sol, sa fine silhouette surnageant parmi les parchemins qu'il écrasait, furieux de sa malchance, il rugit d’un énorme :
« Sacrebleu ! » Avant de péniblement se relever.
« Il faut que je me décide à mettre un peu d'ordre dans cette chienlit ! »
En effet, la petite salle où il se trouvait, ressemblait à un véritable débarras. Un mélange hétéroclite d'objets  s'accommodait tant bien que mal des endroits incongrus où ils avaient été laissés.
S'époussetant d'une main maladroite il se mit à chercher un document égaré lors de son plongeon.
« Où est-il allé celui-là ! » Dit-il, rampant sous une armoire.
Après quelques longues minutes de recherche, il se releva un large sourire aux lèvres, tenant fièrement dans sa main la pièce tant convoitée. C’était un plan représentant la porte Saint Denys qui y était dessinée sous différents angles. Un mécanisme étrange qui semblait commander les mouvements du pont-levis était le sujet de toute son attention. Le grand schéma posé sur la table, il griffonna quelques lignes, puis se plongea dans une profonde réflexion. Avec cette réalisation, il tenait enfin sa revanche sur la vie, sur cet échec cuisant qui le turlupinait depuis tant d’année. Il se remémora cette triste époque :
« Paul, tu n'es qu'un abruti ! Trois ans de travail pour arriver à ce résultat !
Devant notre architecte se trouvait un arc-boutant totalement effondré.
-Tu comprends pourquoi je ne te veux plus dans mon équipe ! Reprit le chef des travaux. Et encore ! Si tu avais voulu écouter nos conseils, mais non, tu ne veux en faire qu'à ta tête. Saint-Louis m'a confié la direction de la construction de la cathédrale de Reims, et je ne veux plus te faire confiance ! Des idioties voilà tout ce dont tu es capable. Architecte ! Toi ! Ha ! Ha ! Laisse-moi rire ! Un abruti de la première espèce, voilà qui tu es ! Je te laisse une heure pour faire ton balluchon et disparaître d'ici, sinon la corde se chargera de le faire ! »
D'un signe de la tête l'homme dans une colère noire montra le gibet où trois vilains venaient d'être pendus.
Ce mauvais souvenir, Jean le ressassait souvent dans sa mémoire. Mais aujourd'hui, enfin, cette méchante image était définitivement effacée. Sa nouvelle invention lui rendrait son honneur perdu !
« Aucun ennemi ne pourra se frayer un passage dans notre belle cité. Ce système est imparable. J'ai pensé à tout. Quand des envahisseurs se trouveront en masse sur le pont, on abaissera ce levier et ils iront tous rejoindre le diable. Demain je ferai une démonstration du système à Pierre de Savoie et à nos princes. Tous seront éblouis par mon invention et je serais élevé au rang de noblesse ! »