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 Mon amour Léonette

 
Chapitre 3:
« Ma douce mie.
Mon cœur et mon âme dévastés,
Chaque fois que par toi je suis regardé.
Mon amour, mon soupir
Tes yeux sur moi, tendrement inclinés,
Un jour enfin, daigneras-tu vraiment m'aimer ! »
Guillaume de Lorande, les mains croisées devant lui, cheminait lentement suivant le cours du Journans. De sa voix de miel il fredonnait cette chanson que son âme mélancolique venait sur l’instant de composer. Tout en cherchant les mots qui pouvaient continuer cette ode à l'amour, il regardait l'eau limpide tourbillonner son chemin dans le cours du petit ruisseau. Son visage d'ange et sa menue silhouette se fondaient parfaitement dans ce paysage enchanteur. Quelques centaines de mètres plus hauts, le majestueux château de Gex imposait sa protection bienveillante sur les champs alentours où de nombreux paysans courbaient l'échine, affairés à leur dur labeur.
Pour notre poète, le gazouillement de l'eau, les chants des oiseaux, le bruissement des trembles s'apparentaient à de parfaits compagnons.
Mais notre jeune ami affichait aujourd'hui une bien triste mine, des larmes ruisselaient de ses yeux, contournaient ses pommettes, puis plongeaient soudainement de son menton, rejoignant ainsi la terre nourricière.
Il le savait ! La venue du prince sonnait le glas de son amour. Tout espoir d'être aimé par la princesse allait s'en aller à jamais. Plus rien ne pourrait jamais le consoler.
« Eh, troubadour ! Toujours perdu dans tes songes ! Guillaume venait d’être interpellé par le meunier Michel. Son apostrophe rustaude et son accent aux consonances champêtres étaient facilement reconnaissables. Puis il s’esclaffa en ajoutant : -Tu nous prépares encore un de tes poèmes à l'eau de rose !
Notre rêveur, immergé douloureusement dans son affliction, ne formula aucune réplique à cette interpellation.
-Tu m'as l'air bien triste, vient donc boire un coup au moulin ! Proposa l'homme au minois blanchit par la farine.
Apercevant la tristesse de sa frimousse, il l'empoigna par le bras et l'obligea sans ménagement à le suivre.
Michel s'était pris d'amitié pour ce jeune homme romantique. Tout semblait pourtant les séparer, leurs éducations trop différentes, son physique souffreteux qui faisait pâle figure devant sa carrure de bûcheron. Mais une camaraderie profonde et sincère s'était installée entre leurs dissemblances.
La démarche rapide et décidée du meunier contrastait avec celle de Guillaume qui protestait avec véhémence contre le train qui lui était imposé. C'est donc à une allure peu coutumière que notre frêle jeune homme arriva jusqu'au moulin. L'endroit était bruyant, mais l'odeur du grain moulu lui semblait bien agréable. La neurasthénie qu'il affichait, il y a quelques instants, sembla explicitement s'estomper.
-Tu vois, tu vas d'jà mieux !
-Tu es vraiment un ami ! Toi seul semble me comprendre et remarquer ma présence !
-T'as encore le bourdon ! Mais faut t'faire une raison, not' princesse n'est pas femme pour toi !
-J'avais encore un infime espoir, ce matin. Ma main a effleuré sa peau de satin, ses yeux m'ont regardé avec une infinie tendresse !
-Tu sais, les femmes ! On sait pas c'qui se passe dans leur tête ! Y'a des tas de jolies filles qui n'demanderaient pas mieux qu'tu t'intéresses à elles !
-Mon cœur appartient pour toujours à ma Léonette ! Dit-il en éclatant en sanglots.
-T'es bien trop sensible, tiens, boit un coup !
Le vin gessien avait un goût âcre et acide engendré principalement par le manque de soleil et le tendre gosier de notre poète eut bien du mal à endurer le breuvage. Par contre très rapidement, l'effet de cette décoction hallucinogène eut vite fait de transformer ses pensées moroses en grands éclats de rire. Les deux compères enivrés du capiteux nectar se mirent à entonner l’une de ces chansons paillardes qui était à la mode. Les phrases graveleuses semblaient bien incongrues sortant de la bouche du jeune homme, mais par contre, celles-ci trouvaient parfaitement leurs places dans celle de Michel.
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La jolie princesse se reposait maintenant seule dans sa chambrée. Accoudée à l'une de ses fenêtres, elle se délectait de l'air parfumé qui taquinait ses narines. Au loin, elle apercevait le nuage de poussière que soulevait le lourd convoi annonçant la venue de ses hôtes princiers. Ses longs cheveux noirs croulaient sur ses épaules, ses pommettes légèrement rosées par le soleil, soulignaient parfaitement ses yeux d'un bleu azur. Son fin menton accompagnait le léger mouvement de ses lèvres et son visage symbolisait une association parfaite de la beauté alliée à l'intelligence. Elle avait hérité de la clairvoyance exceptionnelle de son père Amédée, et sans conteste, de la beauté naturelle de sa mère. D'ailleurs, Jeanne sa préceptrice et tout son entourage avaient rapidement discernés l'évidence de ses capacités intellectuelles hors du commun.
Léonette attendait avec une certaine angoisse la venue de Simon de Joinville.
Serait-elle l'aimer ? Et si elle le trouvait repoussant, vulgaire, détestable, indigne de sa personne !
Soudain, elle sentit une présence à ses côtés. C'était sa petite sœur Isabelle.
« Tu sembles inquiète ! Dit-elle.
-Non, tout va bien ! Répliqua-t-elle à sa cadette.
-As-tu remarqué Guillaume, ce matin, quand-il t'a aperçu, j'ai bien cru qu'il allait défaillir ! Ajouta la petite.
-Arrêtes, tu dis des bêtises !
-Es ce que tu le trouves beau ? »
Léonette rougie. Cette expression colorée fut une réponse suffisante pour la fillette qui quitta les lieux aussi soudainement qu'elle était arrivée, laissant derrière elle traîner un petit rire coquin.
Léonette haussa des épaules.
« Évidemment qu'il me plaît ! Pensa-t-elle. Mais mon avenir est ailleurs. Il y a de nombreuses tâches qui m'attendent dans ma baronnie. Faire de grandes choses ! Continuer l'œuvre si superbement tracée par mon paternel ! »
Puis elle se mit à penser à son avenir qu'elle souhaitait serein et juste. A ses sujets, qu'elle voulait traiter avec impartialité, altruisme et philanthropie. Sortir les pauvres de la misère, obliger les plus riches à collaborer financièrement au bien de tous. Malgré son jeune âge, elle avait déjà élaboré, au plus profond d’elle-même, les premiers moellons qui permirent, plus tard, d'échafauder les Franchises de Gex.
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La lourde caravane avançait lentement sur le chemin caillouteux qu'aucune pluie récente n'avait balayé de sa poussière.
Pierre de Savoie sommeillait, fatigué par ce pénible voyage. Il émanait de son visage une illustration parfaite d'austérité et de rigorisme qui provenaient par leurs essences de  son éducation, de l'ampleur des responsabilités qui lui incombaient et de l'envergure illimitée de ses ambitions. A ses côtés, Simon de Joinville, jeune homme de vingt-cinq ans regardait nonchalamment défilé le paysage. Sa tête ballottait de droite à gauche suivant avec lassitude le tangage incessant et répété de l'attelage. On ne mentait pas en parlant de son charme et de son élégance. Un nez fin, des lèvres volontaires, des yeux brun-verts qui dégageaient une certaine douceur avec ce teint pâle, apanage indubitable des hommes de qualité.
Il avait reçu une excellente éducation et bien que peu doué pour les exercices intellectuels, il était réputé pour ses talents de négociateur. Pierre, son beau-frère l'avait, pour cela, pris sous sa protection bienveillante. Ce long voyage en sa compagnie, était de la plus haute importance. Il arrivait ici pour repérer ce qui allait être par son union promise, la centralité de son futur territoire.
 Il éprouvait bien naturellement une certaine appréhension en songeant à sa future rencontre avec Léonette, car, sa réputation de beauté et d'intelligence avaient bercé son sommeil de rêves évocateurs proclamant une union faites de délices physiques et intellectuels. Les tractations engagées pour leur première rencontre allaient enfin se concrétiser. Serait-elle à la hauteur de sa notoriété, pourrait-il sans mal s’imposer à ses yeux ?
Un soubresaut un peu plus brutal que les autres tira Pierre de sa somnolence.
« Foutu voyage ! Murmura-t-il. Je suis heureux d'arriver bientôt à notre destination ! Une bonne semaine de répit me fera du bien !
La nuit passée dans le château de St-Jean-de-Gonville n'avait pas vraiment reposé notre prince qu'un mal de dos faisait atrocement souffrir.
Simon répliqua:
-Nous avons tout de même eu un périple particulièrement paisible. Aucune troupe de brigands ne nous a attaqués et ce que j'ai le plus apprécié c'est notre séjour dans l'abbaye de Chésery. Nous avons trouvé des alliés de poids en la personne de ces moines ! Ricana-t-il.
Tout en montrant le cylindre brunâtre qui se trouvait à ses côtés, il continua. Le prieur principal, m'a confié un parchemin que je dois remettre en main propre à l'abbé Norbert le preux ! Celui-ci nous assurera son entier dévouement et il nous dévoilera tous les secrets et toutes les petites intrigues qui pourraient nous être cachés !
Pierre sourit aux propos de son jeune ami, voyant en lui un honorable partenaire ainsi qu'un digne successeur
Le long cortège, accompagné de quelques notables locaux se présenta enfin devant les portes de Gex. Les Vingt-cinq soldats qui suivaient le convoi, bardés d'un lourd chargement furent heureux de voir enfin ce long périple arriver à sa fin.
Ils franchirent la porte Saint-Denys où les ouvriers occupés à sa restauration, s'arrêtèrent de travailler, pour acclamer d'une seule voix ces invités exceptionnels.
Immédiatement, des gens accoururent de toutes parts montrant joie et allégresse. La montée au château s'avéra terriblement difficile.
Arrivés à la place de l'horloge, toutes avancées ne paraissaient plus possibles. Les chevaux, malgré les cris et coups de fouets refusaient carrément la sollicitation qui leur semblait impossible. Dans un brouhaha inexprimable la foule d'un seul élan donna main forte à la cohorte. Des rires s'accompagnaient de soupirs provoqués par les efforts que chacun tentait d'accomplir.
Enfin les halles furent atteintes.
On contraint la foule de s'écarter pour que les attelages s'engagent dans la ruelle qui les amènerait jusqu'à la première enceinte du château.
Une haute tour ronde dominait deux murs espacés d'une bonne dizaine de mètres. À chaque lucarne aux volets largement ouverts se montraient une ou plusieurs têtes souriantes et braillardes. Enfin la grande porte accueillit le convoi. Seul le chariot princier fut autorisé à pénétrer dans la cour tandis que les autres attelages restèrent à l'extérieur. La cohorte des soldats reçut les nécessaires  indications d'Edmond qui leur ordonna de le suivre en direction de la vieille tour ronde qui allait devenir leur habitat durant la totalité du séjour. 
Béatrice et Hubert de Grésy s'avancèrent pour saluer l'arrivée de leurs hôtes.
Simon descendit prestement refusant l'aide que lui proposait l'un des valets. Par contre Pierre s'engagea sur le marchepied avec beaucoup de difficulté, et accepta bien volontiers le secours de deux domestiques.