Le
piment
Un mardi soir !
Notre petit groupe de body
combattant attendait avec
impatience le début de leur cours favoris.
Manu trônait au milieu de nous tous, nous surpassant par sa
grande taille.
Mes yeux se portèrent sur son ventre qui, moulé
dans son étroite combinaison de
ski, me paraissait d’un volume imposant.
« Et bien
Manu, lui dis-je, tu commences à prendre du
bide ! »
Toutes les filles
fixèrent alors leurs regards sur cet
embonpoint indélicat.
Ya ko line pinça les bourrelets disgracieux de sa taille et
nous nous mimes à
rigoler en lui envoyant des plaisanteries douteuses sur ses volumes
inadéquats.
Manu grommela des excuses.
Il rentrait de vacances, avait beaucoup trop mangé.
Qu’une petite semaine de sport et tout cela aurait vite fait
de disparaitre.
J’hochais de la tête comprenant que ce
problème n’était que passager, quand
Stan
lui fit une remarque d’une perfidie inimaginable.
« Moi, dit-elle, je n’aime pas les
gros ! »
Manu ravala sa salive, blêmit, trembla de tout son
être et ses bras
s’écroulèrent
vers le bas.
Le cours se déroula
à merveille pour nous tous à
l’exception
de, Manu, qui resta silencieux, essayant avec force de rentrer son
ventre et
ses yeux tristes me firent de la peine.
Le soir même, en
rentrant ensemble vers Gex, notre destination
commune, il me fit part de son chagrin :
-Pierre, je ne sais pas ce que j’ai, mais ces derniers temps
j’ai tout le temps
faim. Alors je grossis, je grossis, puis de grosses larmes
perlèrent sur ses
joues. Et puis…. Et puis, bredouilla-t-il, maintenant
à cause de mon
embonpoint, Stan me déteste !
J’avais beaucoup de
peine pour mon compère, c’est alors que
je me souvins de cette conversation récente que
j’avais eu avec un ami de
nationalité Indou qui me parlait de la vie dans son lointain
village du sud de
l’Inde. Il m’avait dit que les périodes
de famine étaient combattues à l’aide
de l’absorption d’un piment extrêmement
fort dont ils avaient été habitués
dès
leur enfance et qui leur coupait l’envi de manger.
Alors je conseillais à mon ami :
-Manu, regarde dans mon vide poche, tu devrais y trouver un petit sac
de
condiments coupe faim !
Manu trouva le contenant, y
plongea la main pour en sortir
le fruit de sa recherche. Un long piment rouge sang d’une
longueur et d’un
volume égal à ceux d’un doigt.
« Essaye
d’en goutter un petit morceau. Un tout petit
morceau, car fais attention c’est horriblement
fort ! »
Prudent, Il détacha
un tout petit bout de la grosseur d’une
tête d’épingle et le posa au sommet de
sa langue. Il mâchouilla pendant moins
de cinq secondes, quand son visage passa du rouge purpurin à
un violacé des
plus cocasse. Ouvrant largement la bouche, il essaya de la ventiler,
sans
succès, puis, ne pouvant pas supporter la brûlure,
il entreprit de sa frotter
la langue sur sa serviette baignée de sueur.
Je lui tendis alors une canette de soda que je gardai caché
dans mon vide poche.
Il l’avala d’un seul trait, calmant ainsi une
partie de sa souffrance.
Après
une dizaine de minutes de
repos, d’une voix déconfite, il réussit
à me confier :
-Pierre, purée, ça arrache. Mais, tu as raison,
j’n’ai plus du tout faim !
Dans un petit village sur les hauteurs du Pays de Gex.
Une immense villa plantée au beau milieu d’un
champ à l’herbe mal tondue.
Toutes les maisons du voisinage sont abandonnées,
laissées inhabitées par leurs
occupant tous mystérieusement disparus, sans laisser la
moindre trace, le
moindre indice sur leurs départs.
Parmi cette brume du soir, dans cette petite rue mal
éclairée, on pouvait
entendre, au loin, les hurlements lugubres d’un chien
effrayé. Deux chats miaulèrent
leurs colères, une famille de hérissons traversa
la petite route, tandis qu’un petit
renard hirsute fouinait sa pitance.
Tous ces animaux savaient parfaitement que les abords de cette grande
maison
mystérieuse, pour des raisons vitales, leurs
étaient totalement proscrits.
Mais, quelle est cette
étrange demeure d’où émane
une
succession de cliquetis étranges avec cette
lumière blafarde et fantomatique
qui filtre au travers de ses persiennes mal
fermées ?
Jetons un coup
d’œil à
l’intérieur !
Une grande pièce
dénuée de tout meuble, avec quatre
flambeaux en rotin plantés à chacune de ses
entournures qui diffusent leurs
lugubres scintillements.
Au beau milieu de l’endroit, six personnages à la
coiffure hirsute, habillés de
peaux de zèbre, assis par terre, tiennent dans leurs mains
un énorme morceau de
barbaque qu’ils dévorent avec volupté
et concupiscence.
Parmi eux, on peut reconnaitre Meskerem, certainement la plus goulue
d’entre
tous, qui déchiquète sa pitance aidée
de ses grandes dents acérées.
Autour d’elle cinq membres de sa famille semblent
apprécier ce même plaisir.
La scène se déroule en silence avec comme seul
bruit de fond ce mâchouillement
avide de ces ventres affamés.
Soudain, à la
surprise générale, l’un des
protagonistes
jettent sa nourriture sur le sol :
-J’en ai marre de cette viande de bœuf !
Meskerem, pourquoi n’invites-tu
plus tes voisins pour dîner ?
Meskerem répond
l’air gênée :
-Et bien, on en a plus, on a mangé le dernier il y a plus
d’un mois de cela et
mes autres connaissances plus éloignées sont
plutôt méfiantes !
-Mais !
Répond l’un d’entre eux, tu
n’as pas des amis
dans ton groupe de body combat ?
-Bein si mais…
Elle ressasse dans son cerveau
la liste de notre groupe de
sportif.
« Stan et Ya ko line, mais elles sont trop maigres
de véritables Phasmes!
Anne est trop amoureuse, sa viande est donc trop tendre. Mousse trop
costaud,
on aurait des problèmes. Barahm avec toutes ses batteries
qu’il adore, il doit-être
bourré de plomb. Pierre c’est une vieille carne
certainement indigeste. »
Puis elle interjette :
-Il y a peut-être Manu qui pourrait faire
l’affaire, de plus, il est devenu
bien gras récemment.
-Hummm… Miam miam !
Une salive de gourmandise s’écoule de ses babines
et tous les convives se mettent
à applaudir…
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Ce mardi soir, il manque deux
personnes à l’appel pour notre
exercice sportif préféré ?
C’est Meskerem et Manu.
Un peu plus tôt, Manu par sms nous avait confié
qu’il ne pourrait pas venir ce
soir car il était invité à
dîner.
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Manu était
particulièrement excité à la
pensée de manger
chez Meskerem, il était content de pouvoir ainsi rencontrer
sa famille et faire
connaissance avec les coutumes d’une assemblée
Ethiopienne, de leur style de
vie, de leurs particularités singulières.
Il se pointa, pile à l’heure
devant la
porte de cette grande maison peu éclairée.
Son doigt prudent, ne trouvant pas la sonnerie, frappa quelques coups
sur le
devant de la porte.
Elle s’ouvrit avec un grincement strident pour laisser
apparaitre la bobine de
Meskerem qui salivait déjà :
-Ah, Manu, dit-elle, accompagnée d’un petit rire
aigrelet, nous n’attendions
que toi !
-Merci pour ton invitation, j’ai apporté un pack
de bière !
Elle le fit entrer dans ce
grand salon vide où la même
lumière glauque sévissait encore.
Cinq membres de sa famille
s’approchèrent de lui, leurs
têtes penchées vers le sol, voulant ainsi lui
témoigner leurs gratitudes de sa
venue et cachant ainsi leurs grosses langues agiles qui baignaient le
contour
de leurs lèvres.
Après de sommaires
présentations elle l’intima de
s’asseoir :
-Prends place mon ami, lui
dit-elle, en lui montrant un
petit coussin posé sur le sol.
Les convives rapidement
l’entourèrent, humectant de leurs
narines grandes ouvertes les effluves de son odeur, l’une
d’elle passa un doigt
sur son front et l’enfourna dans sa bouche pour en goutter
son attrait.
Un grand plat pratiquement vide se trouvait devant lui. Il
n’était orné que de
quelques grosses carottes fumantes, qui décoraient sa
périphérie.
Alors tous se mirent
à parler le
« Bouloum-bouloum », dialecte de
leur tribu cannibale :
- Yanabonblan, unpeutrodegra, maimorssaubonmiamiam !
-Moijeveumorssaufèsse !
-Moisèlébra !
-Parèkesonkikitrègro ! ajouta Meskerem
avide de fortes sensations !
Puis, le chef cuisinier arriva.
Il tenait dans sa main gauche un long coupe-coupe.
Il se plaça en face de Manu et tout en se léchant
les babines, plaçant son œil
devant les doigts de sa main gauche, il jaugea les morceaux
à découper.
Les regards avides de tous les protagonistes mirent rapidement la puce
à
l’oreille de Manu qui comprit soudain que
c’était lui le dîner convoité.
Il se mit alors à penser à son don de magicien et
plus spécialement à ce tour
qu’il faisait à ses filles quand elles
étaient toutes petites et qui serait
très convainquant dans cette salle mal
éclairée habitée par cette
assemblée
tribale.
Il se leva.
Les six cannibales, placés devant lui, en cadence, tapaient
du pied tout en
entonnant un chant guerrier en langue Gouloum-gouloum :
« Bonmiammiam dungransiflè sabongou
èdbonfilè »
Manu, les doigts largement écartés, montra le dos
de sa main droite aux
affamés :
-Mes amis, dit-il, la coutume de mon pays veut que vous me goutiez
d’abord, je
vous propose donc un petit en-cas pour vous ouvrir
l’appétit.
Le petit groupe arrêta net sa danse macabre et
l’air étonné regardèrent
Manu
avec circonspection.
Après une courte pause, il plaça sa main gauche
devant sa main droite et avant
de la découvrir replia deux de ses doigts à
l’intérieur de sa paume.
Puis tout en la découvrant il s’exclama :
-Ta-tam voilà le travail !
L’illusion frontale était parfaite ne laissant
à la vue des spectateurs qu’une
main édulcorée de son majeur et de son annulaire.
Profitant de l’effet de surprise, il sortit de sa poche deux
gros piments qu’il
avait l’habitude de garder
avec lui et
les tendit au chef.
Leur couleur rouge vif leur sembla particulièrement
appétissant.
Après avoir humé leurs saveurs, il les
découpa en six morceaux de tailles
égales et les distribua aux membres de sa famille qui les avalèrent
d’un seul trait.
La réaction ne se fit pas attendre, la bouche en feu, les
yeux révulsés, ils se
précipitèrent tous vers cette grande bassine
d’eau sale qui servait à faire la
vaisselle et qui trônait dans un coin de la pièce,
pour y tremper leurs têtes.
Par alternance, tout en s’invectivant, ils prenaient une
courte
respiration :
-Cédelaviandavarié !
Glou-glou.
-Mècédégueucemec !
Glou-glou.
-Méfoumoisadeor !
Ni une ni deux, crachant du
feu, Meskerem, sans le moindre
ménagement, conduisit
Manu dans son hall
d’entrée et claqua la porte derrière
lui.
Un grand sourire aux lèvres, content de son subterfuge,
notre ami partit tout
guilleret en sifflotant.
Par contre à
l’intérieur de la grande bâtisse, la
tristesse
était de mise.
Un magnifique festin venait de leur passer sous le nez.
Le chef, l’œil morne croquait sans conviction dans
l’une des carottes, l’un des
cousins rongeait le bout d’os qui quelques instants plus
tôt ornait sa
coiffure.
Alors, Meskerem disparut en courant.
Quatre à quatre, elle dévala les escaliers qui la
menait dans sa cave, ouvrit
un grand congélateur et en retira deux beaux morceaux de
friandises qu’elle
avait gardés pour les grandes occasions.
Puis glorieusement elle retrouva sa famille et tout tenant les
victuailles haut
dans les airs elle commenta :
-Regardez, ce que j’ai ramené de mon dernier
voyage en Afrique ! Deux
belles jambes de Congolais !
-Cénotviandepréféré !
Hurla l’assistance.
Cette nuit autour de cette
grande maison aux volets mal
fermés, on put entendre pendant de longues heures, ces
cliquetis si particuliers
qui résonnèrent en cadences leurs
inégalables bonheurs !
Vive le body combat