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Chroniques du body combat 29

Le piment

Un mardi soir !

Notre petit groupe de body combattant attendait avec impatience le début de leur cours favoris.
Manu trônait au milieu de nous tous, nous surpassant par sa grande taille.
Mes yeux se portèrent sur son ventre qui, moulé dans son étroite combinaison de ski, me paraissait d’un volume imposant.

« Et bien Manu, lui dis-je, tu commences à prendre du bide ! »

Toutes les filles fixèrent alors leurs regards sur cet embonpoint indélicat.
Ya ko line pinça les bourrelets disgracieux de sa taille et nous nous mimes à rigoler en lui envoyant des plaisanteries douteuses sur ses volumes inadéquats.
Manu grommela des excuses.
Il rentrait de vacances, avait beaucoup trop mangé.
Qu’une petite semaine de sport et tout cela aurait vite fait de disparaitre. 
J’hochais de la tête comprenant que ce problème n’était que passager, quand Stan lui fit une remarque d’une perfidie inimaginable.
« Moi, dit-elle, je n’aime pas les gros ! »
Manu ravala sa salive, blêmit, trembla de tout son être et ses bras s’écroulèrent vers le bas.

Le cours se déroula à merveille pour nous tous à l’exception de, Manu, qui resta silencieux, essayant avec force de rentrer son ventre et ses yeux tristes me firent de la peine.

Le soir même, en rentrant ensemble vers Gex, notre destination commune, il me fit part de son chagrin :
-Pierre, je ne sais pas ce que j’ai, mais ces derniers temps j’ai tout le temps faim. Alors je grossis, je grossis, puis de grosses larmes perlèrent sur ses joues. Et puis…. Et puis, bredouilla-t-il, maintenant à cause de mon embonpoint, Stan me déteste !

J’avais beaucoup de peine pour mon compère, c’est alors que je me souvins de cette conversation récente que j’avais eu avec un ami de nationalité Indou qui me parlait de la vie dans son lointain village du sud de l’Inde. Il m’avait dit que les périodes de famine étaient combattues à l’aide de l’absorption d’un piment extrêmement fort dont ils avaient été habitués dès leur enfance et qui leur coupait l’envi de manger.
Alors je conseillais à mon ami :
-Manu, regarde dans mon vide poche, tu devrais y trouver un petit sac de condiments coupe faim !

Manu trouva le contenant, y plongea la main pour en sortir le fruit de sa recherche. Un long piment rouge sang d’une longueur et d’un volume égal à ceux d’un doigt.

« Essaye d’en goutter un petit morceau. Un tout petit morceau, car fais attention c’est horriblement fort ! »

Prudent, Il détacha un tout petit bout de la grosseur d’une tête d’épingle et le posa au sommet de sa langue. Il mâchouilla pendant moins de cinq secondes, quand son visage passa du rouge purpurin à un violacé des plus cocasse. Ouvrant largement la bouche, il essaya de la ventiler, sans succès, puis, ne pouvant pas supporter la brûlure, il entreprit de sa frotter la langue sur sa serviette baignée de sueur.
Je lui tendis alors une canette de soda que je gardai caché dans mon vide poche.
Il l’avala d’un seul trait, calmant ainsi une partie de sa souffrance.

Après une dizaine de minutes de repos, d’une voix déconfite, il réussit à me confier :
-Pierre, purée, ça arrache. Mais, tu as raison, j’n’ai plus du tout faim !

 


Dans un petit village sur les hauteurs du Pays de Gex. 
Une immense villa plantée au beau milieu d’un champ à l’herbe mal tondue.
Toutes les maisons du voisinage sont abandonnées, laissées inhabitées par leurs occupant tous mystérieusement disparus, sans laisser la moindre trace, le moindre indice sur leurs départs.
Parmi cette brume du soir, dans cette petite rue mal éclairée, on pouvait entendre, au loin, les hurlements lugubres d’un chien effrayé. Deux chats miaulèrent leurs colères, une famille de hérissons traversa la petite route, tandis qu’un petit renard hirsute fouinait sa pitance. 
Tous ces animaux savaient parfaitement que les abords de cette grande maison mystérieuse, pour des raisons vitales,  leurs étaient totalement proscrits.

Mais, quelle est cette étrange demeure d’où émane une succession de cliquetis étranges avec cette lumière blafarde et fantomatique qui filtre au travers de ses persiennes mal fermées ?

Jetons un coup d’œil à l’intérieur !

Une grande pièce dénuée de tout meuble, avec quatre flambeaux en rotin plantés à chacune de ses entournures qui diffusent leurs lugubres scintillements.
Au beau milieu de l’endroit, six personnages à la coiffure hirsute, habillés de peaux de zèbre, assis par terre, tiennent dans leurs mains un énorme morceau de barbaque qu’ils dévorent avec volupté et concupiscence.
Parmi eux, on peut reconnaitre Meskerem, certainement la plus goulue d’entre tous, qui déchiquète sa pitance aidée de ses grandes dents acérées.
Autour d’elle cinq membres de sa famille semblent apprécier ce même plaisir.
La scène se déroule en silence avec comme seul bruit de fond ce mâchouillement avide de ces ventres affamés.

Soudain, à la surprise générale, l’un des protagonistes jettent sa nourriture sur le sol :
-J’en ai marre de cette viande de bœuf ! Meskerem, pourquoi n’invites-tu plus tes voisins pour dîner ?

Meskerem répond l’air gênée :
-Et bien, on en a plus, on a mangé le dernier il y a plus d’un mois de cela et mes autres connaissances plus éloignées sont plutôt méfiantes !

-Mais ! Répond l’un d’entre eux, tu n’as pas des amis dans ton groupe de body combat ?

-Bein si mais…

Elle ressasse dans son cerveau la liste de notre groupe de sportif.
« Stan et Ya ko line, mais elles sont trop maigres de véritables Phasmes! Anne est trop amoureuse, sa viande est donc trop tendre. Mousse trop costaud, on aurait des problèmes. Barahm avec toutes ses batteries qu’il adore, il doit-être bourré de plomb. Pierre c’est une vieille carne certainement indigeste. »
Puis elle interjette :
-Il y a peut-être Manu qui pourrait faire l’affaire, de plus, il est devenu bien gras récemment.
-Hummm… Miam miam !
Une salive de gourmandise s’écoule de ses babines et tous les convives se mettent à applaudir…

 

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Ce mardi soir, il manque deux personnes à l’appel pour notre exercice sportif préféré ? C’est Meskerem et Manu.
Un peu plus tôt, Manu par sms nous avait confié qu’il ne pourrait pas venir ce soir car il était invité à dîner.

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Manu était particulièrement excité à la pensée de manger chez Meskerem, il était content de pouvoir ainsi rencontrer sa famille et faire connaissance avec les coutumes d’une assemblée Ethiopienne, de leur style de vie, de leurs particularités singulières.
Il se pointa, pile à l’heure  devant la porte de cette grande maison peu éclairée.
Son doigt prudent, ne trouvant pas la sonnerie, frappa quelques coups sur le devant de la porte.
Elle s’ouvrit avec un grincement strident pour laisser apparaitre la bobine de Meskerem qui salivait déjà :
-Ah, Manu, dit-elle, accompagnée d’un petit rire aigrelet, nous n’attendions que toi !
-Merci pour ton invitation, j’ai apporté un pack de bière !

Elle le fit entrer dans ce grand salon vide où la même lumière glauque sévissait encore.

Cinq membres de sa famille s’approchèrent de lui, leurs têtes penchées vers le sol, voulant ainsi lui témoigner leurs gratitudes de sa venue et cachant ainsi leurs grosses langues agiles qui baignaient le contour de leurs lèvres.

Après de sommaires présentations elle l’intima de s’asseoir :

-Prends place mon ami, lui dit-elle, en lui montrant un petit coussin posé sur le sol.

Les convives rapidement l’entourèrent, humectant de leurs narines grandes ouvertes les effluves de son odeur, l’une d’elle passa un doigt sur son front et l’enfourna dans sa bouche pour en goutter son attrait.
Un grand plat pratiquement vide se trouvait devant lui. Il n’était orné que de quelques grosses carottes fumantes, qui décoraient sa périphérie.

Alors tous se mirent à parler le « Bouloum-bouloum », dialecte de leur tribu cannibale :
- Yanabonblan, unpeutrodegra, maimorssaubonmiamiam !
-Moijeveumorssaufèsse !
-Moisèlébra !
-Parèkesonkikitrègro ! ajouta Meskerem avide de fortes sensations !

Puis, le chef cuisinier arriva.
Il tenait dans sa main gauche un long coupe-coupe.
Il se plaça en face de Manu et tout en se léchant les babines, plaçant son œil devant les doigts de sa main gauche, il jaugea les morceaux à découper.

Les regards avides de tous les protagonistes mirent rapidement la puce à l’oreille de Manu qui comprit soudain que c’était lui le dîner convoité.
Il se mit alors à penser à son don de magicien et plus spécialement à ce tour qu’il faisait à ses filles quand elles étaient toutes petites et qui serait très convainquant dans cette salle mal éclairée habitée par cette assemblée tribale.
 Il se leva.
Les six cannibales, placés devant lui, en cadence, tapaient du pied tout en entonnant un chant guerrier en langue Gouloum-gouloum :
« Bonmiammiam dungransiflè sabongou èdbonfilè »
Manu, les doigts largement écartés, montra le dos de sa main droite aux affamés :
-Mes amis, dit-il, la coutume de mon pays veut que vous me goutiez d’abord, je vous propose donc un petit en-cas pour vous ouvrir l’appétit.
Le petit groupe arrêta net sa danse macabre et l’air étonné regardèrent Manu avec circonspection.
Après une courte pause, il plaça sa main gauche devant sa main droite et avant de la découvrir replia deux de ses doigts à l’intérieur de sa paume.
Puis tout en la découvrant il s’exclama :
-Ta-tam voilà le travail !
L’illusion frontale était parfaite ne laissant à la vue des spectateurs qu’une main édulcorée de son majeur et de son annulaire.
Profitant de l’effet de surprise, il sortit de sa poche deux gros piments qu’il avait l’habitude de  garder avec lui et les tendit au chef.
Leur couleur rouge vif leur sembla particulièrement appétissant.
Après avoir humé leurs saveurs, il les découpa en six morceaux de tailles égales et les distribua aux membres de sa famille qui  les avalèrent d’un seul trait.

La réaction ne se fit pas attendre, la bouche en feu, les yeux révulsés, ils se précipitèrent tous vers cette grande bassine d’eau sale qui servait à faire la vaisselle et qui trônait dans un coin de la pièce, pour y tremper leurs têtes.

Par alternance, tout en s’invectivant, ils prenaient une courte respiration :
-Cédelaviandavarié !
Glou-glou.
-Mècédégueucemec !
Glou-glou.
-Méfoumoisadeor !

Ni une ni deux, crachant du feu, Meskerem, sans le moindre ménagement,  conduisit Manu dans son hall d’entrée et claqua la porte derrière lui.
Un grand sourire aux lèvres, content de son subterfuge, notre ami partit tout guilleret en sifflotant.

Par contre à l’intérieur de la grande bâtisse, la tristesse était de mise.
Un magnifique festin venait de leur passer sous le nez.
Le chef, l’œil morne croquait sans conviction dans l’une des carottes, l’un des cousins rongeait le bout d’os qui quelques instants plus tôt ornait sa coiffure.
Alors, Meskerem disparut en courant.
Quatre à quatre, elle dévala les escaliers qui la menait dans sa cave, ouvrit un grand congélateur et en retira deux beaux morceaux de friandises qu’elle avait gardés pour les grandes occasions.
Puis glorieusement elle retrouva sa famille et tout tenant les victuailles haut dans les airs elle commenta :
-Regardez, ce que j’ai ramené de mon dernier voyage en Afrique ! Deux belles jambes de Congolais !
-Cénotviandepréféré ! Hurla l’assistance.

Cette nuit autour de cette grande maison aux volets mal fermés, on put entendre pendant de longues heures, ces cliquetis si particuliers qui résonnèrent en cadences leurs inégalables bonheurs !

Vive le body combat

 



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