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14/02/2016  Un hot mail glacé

audio 10/01/2016 

Audio première partie (15 secondes de chargement)

Audio deuxième partie (15 secondes de chargement)

                    Audio troisième partie  (15 sceondes de chargement)

Un hot mail glacé


J’ai lu tous vos poèmes, j’ai adoré !

Ce simple petit mot fut le début de cette étrange histoire. Il s’appelle Guillaume, il a quarante ans, plutôt bel homme, intelligent, certainement séducteur avec ce regard qui réchauffe votre esprit. Il est également marié et fidèle. Un homme parfait me direz-vous. Et bien non pas tout à fait ! Il est fainéant et cette fainéantise est, je dirais, la cause première de sa fidélité. Il est marié à Céline, qui n’est pas seulement superbe mais également extrêmement riche. Leur première rencontre ils l’ont faite à Gex dans un local dont la porte est située dans le Passage de la Visitation. Oui ! Vous avez deviné, il s’agit bien de l’Association des alcooliques anonymes. Ils étaient assis l’un à côté de l’autre et chacun à leur tour ils décrivirent la tristesse d’une vie défaite par l’abus de boissons  alcoolisées. Au fil des séances ils apprirent à se connaître. Elle venait d’une famille très aisée, ne travaillait pas, vivant largement de la fortune que lui avait laissée son père. Lui, par contre, était très pauvre, au chômage depuis de nombreuses années et se complaisait dans sa pochardise et sa lente clochardisation. Pourtant, une tendresse étrange, une attirance bien improbable s’étaient glissée entre eux. Un amour que l’on n’aurait jamais pu supposer possible. Un besoin grandissant de se voir, d’abord durant ces séances de réhabilitation qu’ils n’auraient manquées pour rien au monde. Un jour pendant l’écoute d’un de leurs acolytes, il avait posé sa main sur la sienne. Elle avait frémi, avait répondu par une caresse sur ses doigts. Puis il y eut cette brûlure de désir qui soudainement enfiévra son ventre, ce désir charnel qui l’avait quittée depuis des années venait de réapparaître avec cet homme, qui aurait pourtant dû lui paraître sans saveur, sans intérêt. Il faut croire que l’adversité unit les êtres. Ils se retrouvèrent rapidement plongés dans une relation amoureuse qui leur permit de sortir de leur détestable travers.
Cet amour impossible les aida à s’extirper de l’impasse que leur imposait l’ébriété et ils servirent d’exemple à la communauté des alcooliques, prouvant qu’aucune fatalité ne devait rester insurmontable.
Leur mariage fut rapidement décidé. La belle Céline eut pourtant un dernier doute sur la sincérité de son amour et le contrat de mariage fut rédigé avec cette implacable clause : en cas de divorce, Guillaume n’aurait aucun droit sur sa fortune !
Cette précision importante établie, le couple entama une vie d’oisiveté et d’égoïsme heureux.
Guillaume, pour occuper son désœuvrement, s’était mis à écrire des poèmes et à les publier sur son blog. Céline, quant à elle, passait le plus clair de son temps à arpenter les beaux magasins de Genève et à fréquenter les salons de beauté dont elle n’avait en vérité nul besoin.
Et tout continua parfaitement bien jusqu’au jour de ce fameux mail…   
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« J’ai lu tous vos poèmes, j’ai adoré ! »
La phrase était concise, mais l’enchanta au plus haut point. Depuis des mois il se morfondait dans l’attente d’un acquiescement qui lui prouverait son talent. Il regardait inlassablement son compteur de connexions qui avançait tristement à pas d’escargot. Il s’évertuait pourtant à travailler son écriture, cherchant inlassablement les rimes adéquates, réorganisant la tournure de ses phrases, voulant atteindre sa perfection. Son approbation qu’il estimait de la plus grande délicatesse. Sur la centaine de poèmes qu’il avait écrits, seule une vingtaine lui avait semblé suffisamment digne de figurer parmi ceux qu’il auto publiait.
Ce petit compliment, qui sortait de l’espace infini des connexions d’internet, le remplit d’une joie immense, sans commune mesure avec l’insignifiance de cette simple remarque. Heureux il envoya tout d’abord une courte réponse :
« Merci ! »
Il ne chercha même pas à savoir qui était derrière cette appréciation de son travail. Heureux il continua la suite de ses jours…
Céline était belle, elle remarqua le bonheur de son mari et lui demanda la raison de ce brusque contentement. Il lui expliqua la brièveté du message et la fierté qui l’avait envahi. Céline l’embrassa tendrement, ses lèvres pulpeuses lui léguèrent cette couleur de fraise, sa peau caressa la sienne, leur complicité fusionnait un peu plus, alliant leur différence dans une symbiose féerique.
Le lendemain Guillaume se leva, l’esprit brouillé par une nuit comblée d’un court sommeil où une foule en délire l’acclamait et le portait au firmament de nos grands écrivains. Devant son écran il tapota quelques instructions qui rapatrièrent l’ensemble de ses mails. L’un d’eux lui sauta aux yeux ;
« J’attends votre prochain écrit avec impatience… »
Le mot n’était pas signé et c’est alors qu’il s’intéressa à l’adresse elisa@hotmail.com avec comme commentaire : perdue dans ton regard.
Plus que l’adresse, c’est l’annotation qui l’intrigua. C’est alors qu’il retourna sur ce déjà ancien message qui le félicitait de ses écrits.
Et bien oui ! Il émanait de la même personne. De cette groupie qui l’avait si judicieusement enchanté.
Une brûlante envie le prit de vouloir connaître un peu plus la personne qui se trouvait à l’autre bout de sa ligne virtuelle.
D’où était-elle, comment avait-elle pris connaissance de son site, pourquoi aimait-elle ses poèmes ?
Quelque peu gêné de lui dépêcher une foultitude de questions, ayant peur de la rebuter, il s’engagea dans une correspondance qu’il voulut adroite :
 « Bonjour Madame ! Avait-il commencé poliment. Je m’apprête justement à faire paraître mon tout dernier écrit que je crois d’une facture tout à fait convenable ! Ce ne sont que quelques rimes qui j’espère vous plairont ! Puis il continua. Pardonnez ma curiosité mais, pourriez-vous me dévoiler la manière dont vous avez trouvé mon site ?
Un hasard, une recherche, un mot soufflé d’un ami ?
Enfin il termina sa requête : Dans l’espoir de l’amabilité de votre réponse et en vous remerciant encore pour votre intérêt… »
 Dehors le temps s’était mis à l’orage, une pluie torrentielle s’abattait depuis quelques jours sur le pays de Gex et tout le monde semblait vouloir rester cloîtrer dans sa demeure en espérant enfin pouvoir bientôt profiter du printemps naissant.
 Guillaume attendait la réponse de cette fameuse « elisa » mais elle ne vint pas. Il en fut tout d’abord contrarié, ne comprenant pas qu’elle ignore la question qu’il lui avait posée. Peut-être ne voulait-elle pas engager la conversation à un stade plus personnel ! Les jours défilèrent sur le beau temps qui venait de réapparaître. Céline commença à s’habiller de couleurs printanières et le mois de mai pointa son nez.
 Profitant de la venue d’une chaleur soudaine, ils avaient retrouvé les plaisirs de leur jardin. Un grand parc avec piscine, soigneusement gardé des regards indiscrets. L’endroit était impeccablement tenu par une entreprise de jardinage, les fleurs embaumaient, les abeilles bourdonnaient de plaisir et notre ami le soleil riait de tous ses feux.
Allongés côte à côte, les deux amoureux se laissaient envahir par une mélopée angevine que diffusait leur lecteur de disques compacts.
Sa femme s’était presque totalement dénudée et laissait son corps huilé à la simple appréciation de son mari. Lui avait gardé sa chemise, un short aux tons soixante-huitard et un large chapeau dont l’ample rebord le couvrait de son ombrage.
Elle dormait ou, du moins, semblait dormir.
Lui la regardait, l’admirait, la maternait du regard. Il savourait la chance d’être sien et retraçait avec bonheur son parcours difficile couronné par ce merveilleux aboutissant que représentait son mariage.
Qu’aurait-il pu espérer de mieux ?
L’homme de rien qu’il avait toujours été et qui par un heureux hasard était soudainement devenu l’homme de tout. Il songea à ces quelques mois qui avaient éclairé sa vie en lui donnant pour toujours la fortune, la jouissance de sa paresse et la beauté d’une compagne idéale.
Le corps de Céline se mit à frissonner de ce frémissement de plaisir que peut apporter un rêve enchanteur, son visage se teinta d’une légère rousseur et un soupçon de sourire étira sa bouche légèrement entrouverte. Elle était heureuse, plongée dans la protection de ses paupières closes, arrosée des rayons de ce soleil bienveillant, enivrée d’odeurs printanières. Elle balbutia soudain quelques mots inintelligibles, pinça ses lèvres dans la forme du baiser, ferma ses mains sur les rebords de la chaise longue et se cambra avant de sombrer de nouveau dans l’inconscience de son sommeil.
 Guillaume  qui ne l’avait pas quittée des yeux, ressentit un violent émoi, réponse de ce qu’il savait être l’appel de la chair. Sa main se posa sur son bras, qu’il caressa tendrement, ses yeux caressèrent son ventre plat, le galbe parfait de ses jambes, mais son empressement s’arrêta là. Il ne voulait surtout pas la déranger, lui ôter le plaisir évident que son esprit était en train de recréer.
 « Elle pense à moi ! »Se dit-il.
 Puis ce fut à son tour de fermer, de verrouiller son regard, de se plonger dans des songes qu’il voulait absolument sublimes. Et son esprit décolla en direction de son bonheur. Céline se trouvait devant lui, nue, elle lui souriait, l’appelait de ses bras enjôleurs. Il s’approcha. A l’instant même où il allait la toucher, sa forme se mit à vaciller, elle devint transparente, inconsistante et se noya dans les volutes humides qui l’entouraient. Une forme indécise prit lentement sa place, on ne reconnaissait pas vraiment son visage, ne discernait pas avec précision les contours de son corps, mais on devinait une beauté exceptionnelle. Seul, son regard se fit clair, il fixa Guillaume de sa douceur cristalline. Puis quatre mots glissèrent timidement dans sa pensée. « Perdue dans ton regard. »
 « Elisa » S’écria-t-il…
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Guillaume s’était mis à penser de plus en plus à son étonnante correspondante. Elle ne lui avait prodigué que quelques phrases, mais il en était complètement retourné. Il n’avait pas osé lui écrire, attendant d’elle une réponse hypothétique, et il s’était mis à penser à elle d’une façon presque obsessionnelle, elle était présente à ses côtés à chaque instant de sa vie. Il en avait fait sa confidente, sa muse, sa conscience. Il la voyait à ses côtés, l’entendait lui susurrer des mots câlins. Il s’interrogeait sur son avis, sur la réaction qu’elle pourrait avoir à chaque instant de sa journée. C’est alors qu’il se mit à lui composer un poème.
Les mots ! Il les trouva facilement. Les phrases s’enchaînèrent dans une continuité évidente, il lui fut inutile de peaufiner cet écrit qu’il destinait à son adorable inconnue car, il le trouvait parfait, divin, le reflet exact de son cœur.
Par le plus étrange des hasards, ce même jour, il reçut enfin cette réponse tant attendue. Une réponse qui lui arriva un peu telle une excuse :
« Mon ordinateur était en panne !
Puis elle répondit à la question posée…
Je recherchais un site de poème et le vôtre m’a charmée ! Puis elle continua.
Dès que ma connexion fut rétablie, je me suis ruée sur votre site et j’ai dévoré à nouveau, avec un immense plaisir, l’ensemble de vos œuvres !
Tendres pensés…
Elisa. »
Guillaume fut enveloppé d’un bien être d’une incroyable douceur. Son souffle fut raccourci par les battements rapides imposés à son cœur et une moiteur de plaisir humecta ses mains et son front.
Il s’apprêta à se jeter sur son clavier, lui dire des mots tendres, la remercier de sa réponse. Mais, au dernier instant il refréna son empressement.
Non ! Il allait attendre. La faire patienter quelques jours, il ne voulait pas lui montrer l’importance que son message représentait pour lui.
Il arrêta son ordinateur.
Laissa son dos écraser le dossier de sa chaise, étendit ses bras hauts dans le ciel et grommela de plaisir…
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Le printemps avait atteint son apogée apportant avec lui son cortège d’épanouissement floral, sa cohorte d’arbres colorés et de senteurs délicates.
Céline était plus belle que jamais. Elle quittait peu la maison et avait affirmé à son cher et tendre époux qu’elle se sentait bien à ses côtés et qu’elle ne ressentait plus vraiment le besoin de s’enivrer d’emplettes. Ils passaient la plus grande partie de leur temps à profiter de leur domaine et recevaient peu. Essentiellement un couple de nouveaux amis que tous deux appréciaient particulièrement.

Paul et Laurédane étaient vraiment faits l’un pour l’autre. Elle était blonde, élancée, avec un visage submergé de douceur, une clarté dans les yeux que l’on aimait soutenir, une voix qui vous berçait le cœur, un souffle de vie qui vous charmait quel que soit votre genre.
Lui était un bel homme, ce genre de mec que l’on voit dans les magazines, musclé à souhait avec ce visage carré et viril, ces sourcils froncés. Ce qui l’avait un peu choqué c’était la différence d’intellect ou plutôt d’éducation qui les séparait. Mais, n’était-ce pas la même chose avec son propre couple ?
Guillaume était assis à l’ombre d’un cerisier, et le chapeau penché sur ses yeux mi-clos, il observait les deux tourtereaux, qui, pour le moment, s’ébattaient dans l’eau de sa piscine. Paul s’approcha du côté qui lui faisait face et fut bientôt rejoint par sa femme, qui se suspendit à lui et, tout en lui caressant les cheveux, posa ses lèvres sur les siennes. Puis il se retourna et posa ses mains à plat sur le rebord, poussa fortement sur ses bras pour s’extirper des flots.
Sa musculature mouillée brilla sous le soleil. Céline, qui non loin de là se faisait bronzer tout en compulsant un magazine, poussa vers le bas la monture de ses lunettes et sembla apprécier le spectacle de ce beau mâle. Laurédane, quant à elle, s’engagea sur la petite échelle et rejoint à petit pas, sautillant sur la pointe de ses pieds, son magnifique mari. Ils allèrent retrouver Céline et engagèrent une conversation qu’il n’entendit pas mais qu’il comprit être amusante, car elle était ponctuée de rires et gloussements de bonheur.
« Viens nous rejoindre ! cria Céline à son encontre.
- Je préfère éviter le soleil ! Murmura-t-il avant de fermer les yeux. »
Guillaume se laissa submerger par ses pensées et partit à la rencontre de ce nouvel amour !
Elisa, sa douce Elisa, qui avait peu à peu envahit la fibre de son âme. Leur conversation était devenue maintenant quotidienne, il savait tout d’elle. Elle était brune, informaticienne, plutôt jolie, sportive, sensible, dans la trentaine. Leurs chemins semblaient tellement semblables, parallèles. Il avait l’impression de la connaître depuis toujours et avait compris que la même sensibilité les animait.
Habitait-elle loin d’ici ? Il ne le savait pas, c’était un détail qu’elle avait toujours omis de lui indiquer. Il avait abordé cette question à plusieurs reprises, mais elle avait toujours feint de  ne pas l’entendre et avait contourné la réponse par sa simple ignorance.
Ce soir il allait lui envoyer son poème, celui qu’il avait composé depuis longtemps déjà, mû par un élan de passion soudaine.
Il s’endormit.
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Il était tard et leurs amis venaient de les quitter. Céline avait rejoint son lit et comme chaque nuit il s’était retrouvé devant son clavier à tapoter le message à son idylle. Ses mails, il ne les gardait pas dans sa boîte aux lettres mais les cachait dans un dossier secret lové, enfoui dans l’un de ses disques durs.
Ce soir il commença ainsi son monologue :
 « Ce poème, je l’ai créé pour toi ma belle, ma muse, ma dulcinée. Il est le reflet de mon cœur, le sentiment qui m’anime et qui me guide vers toi. Je pleure ! »
   J’ai souvent considéré ma vie comme étant morne et sans surprise
Jusqu’au jour où votre message m’a rafraîchi de son étrange brise.
C’est à l’intérieur de mes songes que je vous ai regardée
Et dois-je vous le dire ? Ce que j’ai vu, je l’ai vraiment aimé.
 
Nous avons peut-être échangé des propos sans importance,
Mais toutes ces phrases murmuraient que j’avais de la chance.
Chance du hasard qui nous procure tant de choses
Et que j’osai symboliser en un parterre de roses.
 
Notre conversation silencieuse me marquait de votre emprise.
Et  mon existence se mit à souhaiter que jamais elle ne se brise.
Etrange sensation de ne pas vraiment vous connaître
Mais d’avoir le sentiment que vous appartenez à mon être.
 
Seul ce vil adversaire, la distance, nous sépare,
Mais celle-ci reste pour moi un salutaire rempart.
Mon clavier restera à jamais l’unique façon de vous parler.
Et mes yeux clos le désir d’un jour pouvoir vous contempler…
 Il signa Guillaume et envoya le message…
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Le jardin botanique de Genève arborait la plénitude de son charme. Des arbres immenses aux senteurs lointaines, des plantes éloignées de leurs endémies ne pouvaient aucunement laisser insensibles les nombreux promeneurs qui profitaient de cet endroit de bonheur.
Guillaume se baladait main dans la main de sa douce épouse et était suivi de près par leurs amis Paul et Laurédane. Ils s’engagèrent dans la serre tropicale et prirent place sur le petit banc qui leur offrait une vue remarquable sur le développement de l’endroit.
Devant eux une petite mare était recouverte d’immenses nénuphars à la collerette fichée vers le haut, des lianes croulaient des faîtes d’arbres aux essences tropicales et une humidité lourde mais agréable humectait leurs visages d’une odeur avenante.
L’étroitesse de l’endroit les obligeait à se serrer les uns contre les autres, mais cela ne les gênait guère, ils se connaissaient bien et cette promiscuité leur semblait même sympathique. Guillaume en bout de banc discutait avec Paul qui se tenait à ses côtés. Céline quant à elle discutait avec Laurédane qui fermait l’assise.
« J’adore cet endroit ! commenta Guillaume. J’aime m’y retrouver seul ou avec ma femme pendant les tristes jours d’hiver et rêver d’un climat plus propice, et les yeux fermés, m’imaginer être dans une jungle amazonienne ! »
Paul lui sourit. Il se retourna, pencha la tête pour mieux apercevoir son épouse, leurs yeux se croisèrent et ils se décochèrent leur plus beau sourire. Céline se retourna pour suivre le regard de son amie et elle se retrouva nez à nez avec Paul, leurs visages s’effleurèrent et provoqua un petit ricanement de joie…
Guillaume se leva, il se sentait triste, angoissé, mal à l’aise. Il éprouvait un manque ou plutôt de la mélancolie de se retrouver ici, en ce lieu qu’il appréciait tant, sans pouvoir partager ce moment avec celle qu’il s’était mis à aimer. Elisa avait envahit son esprit, s’était glissée dans les moindres recoins de son âme, avait provoqué en lui une complète dépendance. Elle se trouvait lovée dans son cœur, cheminant chaque seconde à ses côtés, triste compagne de l’invisibilité. Ce qui le chagrinait le plus, ce n’était pas son absence, mais le manque de son image, elle n’était pour lui qu’une simple description qu’elle avait faite d’elle-même. Il la ressentait petite avec des yeux qui vous éclairaient les entrailles, une grâce proche du divin, un corps épanoui. Sa voix, comment pouvait-il l’imaginer ? Fluide, aux tons pareils au ruissellement d’une source pure et à la moiteur suave que diffusaient des lèvres qu’il voyait admirablement pulpeuses.
Il chemina lentement, s’arrêta devant la porte vitrée qui le menait dans la serre aux orchidées, puis tirant sur la poignée, la fit coulisser et s’apprêta à y pénétrer quand une main accrocha la sienne.
« Je viens avec toi ! dit-elle.
- Laurédane, bien sûr avec plaisir ! Répondit-il un peu étonné. »  
Il referma avec soin le battant coulissant et tous deux avancèrent à pas mesurés dans cet endroit où régnait une humidité tropicale.     
« Tu aimes les fleurs ? demanda-t-il.
- Oui ! Elles me font rêver ! répondit-elle. »
Ils avançaient l’un à côté de l’autre, son bras effleurait le sien, son odeur parfumée se mélangeait aux effluves naturels. Sa grâce féline perchée sur des talons peu commodes le devança de quelques pas.
Guillaume la remarqua, l’admira comme s’il la voyait pour la première fois. Bien entendu, il avait depuis toujours remarqué sa beauté incontestable, mais jamais de cette façon, avec cet œil lubrique, d’une admiration lascive, sans retenue. Il remarqua ses hanches rondes, sa poitrine généreuse et oublia presque qu’elle était la femme de son ami. Il s’arrêta à ses côtés, son corps éveillé par ses charmes. Il dut faire un effort surhumain pour ne pas la prendre dans ses bras et l’embrasser. Retrouvant un peu de sa contenance, il s’accroupit près d’un monticule rocheux et d’un ton rauque, pointa d’un doigt tremblant l’interstice d’une roche.
« Regarde celle là, elle est magnifique ! »
Effectivement un spécimen rare, à la couleur rosée, à la hampe parsemée de pétales effilés, exhibait sa plus belle composition.
Elle se baissa, sa jambe toucha la sienne, elle perdit presque l’équilibre et le bras secoureur de Guillaume entoura sa taille. Il apprécia la chaleur de son corps, la souplesse de ses hanches. Elle se dégagea en le remerciant pour son aide.
« Excuse-moi ! dit-elle simplement. » Puis elle continua sur l’émerveillement de ce qu’elle voyait. Ces fleurs sont célestes, d’une délicatesse incroyable. Sais-tu qu’en Amazonie, certaines d’entre elles ne survivent que grâce à une sorte d’oiseaux qui par la forme de leurs becs sont en mesure de les polliniser correctement.
Il s’étonna de sa remarque. Il avait toujours cru qu’elle n’était qu’une personne oisive, sans culture, se souciant essentiellement de son apparence.
Il répondit :
« J’en ai entendu parler ! »
Elle se tourna vers lui, le regarda profondément dans le fond des yeux et lui sourit. Troublés, ils se relevèrent et continuèrent en silence le tour de cette exposition florale. Par une sorte de commun accord, leur avance se fit très lente, chaque détail semblant vouloir les retarder dans leur progression, les éloigner de cet instant qui les séparerait pour les rendre à leurs conjoints respectifs.
« Et bien, qu’est ce qu’il y a de si intéressant à voir ici ! S’interrogèrent à l’unisson deux voix qu’ils connaissaient fort bien.
- Venez voir ! intima Laurédane. C’est magnifique. »
Guillaume ne dit pas un mot et fut déconcerté par la présence d’esprit de son amie. Avait-il mal discerné leur rapprochement, n’éprouvait-elle pas ce même sentiment amoureux qui l’avait soudainement envahi… ?
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Leurs amis étaient partis en voyage pour une quinzaine de jours, et Guillaume n’avait pu vérifier le rapprochement qu’il avait ressenti avec Laurédane. Pour quelques jours, il se retrouvait chez lui, seul, car sa femme était partie à Paris pour se rendre au chevet de son oncle gravement malade.
Il passait l’oisiveté de ses journées à écrire ses lignes rimées et le soir se retrouvait scotché à son ordinateur à discuter avec Elisa.
Ce soir ils avaient décidé de se retrouver sur un « CHAT » pour pouvoir se raconter en direct. C’était d’ailleurs la première fois qu’elle acceptait ce genre de retrouvailles, car elle lui avait avoué être mariée et affublée d’un époux jaloux. Mais ce soir il n’était pas là et elle lui avait indiqué qu’elle serait sienne !
« Mon Elisa ! Avait commencé Guillaume. Quel bonheur de te rejoindre ainsi sur le net,  comment vas-tu ?
Sa réponse arriva moins de dix secondes plus tard :
-Je vais bien Guillaume !
-Je vais enfin pouvoir mieux te connaître, déjouer tes secrets, si tu me le permets ! Ajouta-t-il.
Elle lui envoya le dessin d’un petit visage rigolard qui signifiait son éclat de rire.
-Mes secrets ? Je ne sais pas si j’en ai à te dévoiler !
En fait Guillaume voulait pouvoir la cerner avec précision, savoir où elle habitait, être renseigné sur ses habitudes, ses manies, ses activités quotidiennes, avec ce seul but, se sentir plus proche d’elle et voir si son attirance pouvait être basée sur des détails plus physiques, plus concrets.
-Qu’as-tu fait ce soir avant de venir me retrouver ?
-Je me suis promenée dans la campagne, le temps est si doux aujourd’hui et le ciel est si pur. J’ai regardé un long moment la grande ourse qui dévoilait sa forme de casserole et j’ai pu admirer la voie lactée qui étalait la splendeur de son teint laiteux. Les grillons chantaient, un léger vent faisait virevolter mes cheveux, je me suis senti bien. »
Tout en lisant ces lignes, Guillaume imaginait sa correspondante. Il se trouvait à côté d’elle, la tenait par la main et appréciait ces moments privilégiés. Puis il réalisa qu’elle avait l’apparence de Laurédane. Il sursauta, reprit ses esprits. Pourquoi cette femme s’était-elle si soudainement imposée à lui ? Il y avait un peu réfléchi ces derniers jours et était arrivé à la conclusion que la liaison intellectuelle qu’il avait avec Elisa demandait une concrétisation physique. Il se devait de transformer sa chimère en une personne faite de chair et de sang. Laurédane étant la seule femme, excepté la sienne, qu’il voyait régulièrement, elle s’était ainsi et sans le vouloir, imposée comme une candidate potentielle.
Son ordinateur tinta :
« Tu es toujours là ! »
Ces quelques mots lui rappelèrent que sa méditation s’était appesantie un peu trop longtemps. Il retourna à son clavier et enchaîna la conversation…
Qu’apprit-il de plus d’elle cette nuit ? En fait pas grand chose, il ne savait toujours pas où elle habitait, la comprenait peut-être un peu mieux et avait ressenti un certain malaise qui devait bercer sa vie de couple. Son mari était certainement gentil, bon, attentionné avec elle, mais il manquait de cette fibre d’originalité, d’intelligence qui la faisait vibrer. Le peu qu’elle lui enseigna à son sujet, lui donna une image assez terne. Il était dans la trentaine, avait un poste à responsabilité qui le passionnait certainement trop. Elle lui avait avoué qu’il l’ennuyait avec ses problèmes de boulot, ses relations difficiles avec ses collègues de bureau et oubliait trop facilement qu’une vie de couple se doit d’être plus enrichissante, plus surprenante pour raviver cette flammèche d’amour que les années avaient toujours tendance à éteindre.
De retour dans son lit, il plongea dans un profond sommeil qui l’enivra de ses délibérations sur l’âme d’Elisa et le côté charnel de Laurédane.
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Céline était de retour. Elle avait le teint bronzé, le regard un peu triste. Son oncle venait de mourir, elle s’était occupée de l’enterrement et semblait un peu secouée d’avoir dû se consacrer à cette triste astreinte. Elle semblait particulièrement nerveuse, indécise, sans cette envie de lui qu’il aurait souhaité à son retour.
« Je suis éreintée ! Lui avait-elle dit. Il est mort en me tenant la main… »  
Guillaume avait acquiescé d’un simple bisou sur le front, d’une caresse sur sa main et d’un regard compatissant.
« J’ai horreur de Paris ! avait-elle continué. Je faisais tous les soirs une séance d’U.V., ça m’a fait du bien et a certainement effacé un peu de mon stress!
- Ma pauvre chérie ! avait-il simplement répondu. » Puis il avait décrit sommairement ses journées, qui, en vérité, n’avaient été qu’une lente succession des minutes qui passent, une attente du lendemain.
« As-tu vu Paul et Laurédane ?
- Mais non, ma chérie ! Tu sais, ils sont partis en vacances !
- Ah oui ! Répondit-elle d’une façon distraite ». Puis elle lui dit qu’elle était fatiguée, qu’elle allait se reposer, qu’elle irait mieux demain.  
Guillaume se retrouva donc seul pour le restant de la journée, il avait même annulé ses rendez-vous d’internaute avec Elisa, prétextant son hypothétique absence pendant quelques jours.  En fait, il avait pensé que sa femme aurait besoin de son total réconfort !
Le soir arriva, transportant avec lui sa triste pénombre et le téléphone sonna. Laurédane était au bout du fil.
«- Bonjour Guillaume, comment vas-tu ! Sa voix était chaude et suave, Guillaume fut pris de quelques frissons qui réveillèrent sont émoi.
- Laurédane, où es-tu ? demanda-t-il.
- Je suis toujours à Nice ! dit-elle.
Pourquoi employait-elle la première personne du singulier et non celle du pluriel ? Voulait-elle lui prouver une certaine liberté envers son mari ? Il trouva ça étrange, inattendu. Il en fut presque heureux.
- Et Paul, comment va-t’il ?
- Bien ! répondit-elle sans le moindre engagement.
- Céline est rentrée de Paris, mais elle est exténuée, je crois qu’elle dort.
- Ca ne fait rien ! C’est à toi que je voulais parler !
- Bien ! Il ne savait que répondre.
- Il fait vraiment un temps splendide ici ! Puis elle se mit à raconter ses vacances, le tout au singulier, comme si son homme n’avait pour elle aucune importance. Elle lui expliqua ses journées faites de bains de soleil, d’embruns salés, de longues marches sur la plage, de délicieux repas aux goûts marins. Puis elle conclut :
- Quel dommage que tu ne sois pas ici avec moi !
Il allait lui répondre, un peu troublé qu’il le regrettait également. Quand, semblant surprise, elle lui envoya un :
- Oui livrez ceci chambre trente sept ! »
Puis elle raccrocha.
Guillaume chercha à comprendre son comportement. Ce coup de fil, représentait-il une déclaration, une première approche pour lui indiquer son attirance. Un aveu de son désir. Du désir qu’elle éprouvait à son égard ?
La conversation qu’elle avait si brutalement interrompue dénotait certainement un acte qui devait lui sembler coupable…
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Trois jours plus tard, Céline allait mieux, elle avait retrouvé son entrain habituel. Une carte postale provenant de Nice avait certainement été pour elle d’une importance revigorante. Elle provenait de leurs amis, Paul l’avait écrite. Ils devaient rentrer ce week-end. Il décrivait brièvement leur séjour, puis il avait ajouté cet étrange mot « erodatej ! » Laurédane quant à elle n’avait fait que signer la missive.
Guillaume avait retrouvé son clavier, pendant que sa douce moitié retrouvait ses habitudes avec son rendez-vous de première importance chez son esthéticienne.
Un message arriva dans sa boîte aux lettres électronique. Elle provenait d’Elisa :
-« Guillaume, ces quelques jours sans recevoir de tes nouvelles me semblent d’une longueur infinie, quand reviendras-tu, tu me manques. Chaque soir j’attends tes messages, je crois, dit-elle en pointillé que, je t’aime ! Guillaume frémit à la lecture de ces mots. Il faut que je t’avoue quelque chose… Je ne vis pas très loin de toi, le pays de Gex est en fait le berceau de ma demeure, et je t’ai vu, je t’ai observé, je t’ai suivi souvent…
Une goutte de sueur perla du front de notre ami, sa bouche devint sèche, comment cela était-il possible !
-Vas-tu me pardonner cette confidence! continuait-elle. J’ai honte, j’aurai dû t’avouer cela il y a bien longtemps. Puis elle termina par :
- Tu me connais ! »
Ses doigts se mirent à trembler, il eut pendant quelques instants du mal à respirer, Il se mit à lui répondre. Mais insatisfait, trop anxieux, il interrompit son courrier et d’un doigt fébrile coupa l’alimentation de son ordinateur.
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 Ils étaient à table, tous les quatre. Céline avait invité Paul et Laurédane qui venaient juste de rentrer de vacances. Ils étaient tous deux bronzés à l’excès, semblaient heureux, détendus, amoureux.
 Lorsqu’ils étaient arrivés, Guillaume avait ouvert la porte, cordialement serré la main de Paul et embrassé Laurédane sur les joues. Il les avait emmenés au salon pour attendre la maîtresse de maison qui finissait de se mettre en beauté. Puis, assis en face du couple et tout en les écoutant narrer leur voyage, il s’était mis à regarder Laurédane avec une insistance à peine cachée, l’avait interrogée du regard, cherchant à recevoir une réponse plus claire à cette fameuse conversation téléphonique. Ni elle, ni son mari ne semblèrent se rendre compte de son comportement interrogateur.
 La conversation autour du repas agréablement servit par un majordome se déroulait à merveille. Céline était rayonnante, d’un contentement non dissimulé de revoir ses amis. Elle émaillait la conversation de plaisanteries et de traits d’esprit que son intelligence lui permettait. Paul lui envoyait quelques répliques dénotant entre eux une certaine complicité que Guillaume remarqua.
Laurédane avait glissé sa main dans celle de son mari, son pouce caressait tendrement sa paume, tout en parlant.
Guillaume tourna les yeux dans sa direction, lui sourit. Elle répondit à son attention par ce même éclaircissement du visage presque un peu gênant, montrant une complicité évidente et certainement trop révélatrice.
Laurédane paraissait charmée par cet amour négligemment étalé, Guillaume au contraire en fut contrarié, l’ambivalence de sa pensé le troublait au plus haut point. Qu’avait bien pu signifier cette conversation téléphonique, jouait-elle un double jeu qui n’avait qu’un seul but, le troubler, ou éprouvait-elle une réelle attirance pour lui et simulait une connivence avec son mari pour écarter les soupçons de sa future infidélité ?
 « Et toi, qu’as-tu fais de ton temps ?
 -Guillaume, mon chéri, on te parle ! Céline caressa le bras de son homme. Il doit être encore perdu dans la composition de l’un de ses poèmes ! Plaisanta-t-elle.
 Laurédane répéta sa question :
-Et toi, qu’as-tu fais de ton temps ?
 Elle le regardait fixement avec ses yeux de biches. Guillaume eut l’impression de se fondre dans son regard, s’imposa un effort pénible pour sortir de la fascination qui l’avait envahi.
 Hum ! Il se racla la gorge, déclina un petit rictus du coin de ses lèvres et répondit :
 - Rien de spécial, la routine habituelle.
- Un poème ? Est-ce que tu as composé l’un de tes merveilleux poèmes ? demanda Laurédane avec enthousiasme.
-Je ne savais pas que tu connaissais ma passion de l’écriture ! Tu connais mes écrits ! »
Laurédane réagit avec un léger soubresaut, elle semblait soudainement gênée, un peu comme si elle avait gaffé et ne trouvait pas immédiatement la parade. Elle se reprit en lançant :
 « Oui, Céline m’a déjà parlé de ton site internet et jy suis allée pour lire quelques-unes de tes œuvres, qui sont excellentes ! S’empressa-t-elle d’ajouter.
- Laquelle t’a le plus inspirée ? demanda-t’il dans le seul but d’élucider le rapprochement qu’il élaborait entre son interlocutrice et Elisa.
-Hum ! Ce fut au tour de Laurédane de se racler la gorge. Tout le monde la regardait maintenant, attendant une réponse qui ne venait pas.
-Allez, dis-nous lequel t’a le plus marquée !
-Celui-ci… Puis elle déclama deux rimes. »

« J’ai souvent considéré ma vie comme étant morne et sans surprise
Jusqu’au jour où votre message m’a rafraîchit de son étrange brise.
C’est à l’intérieur de mes songes que je vous ai regardé
Et dois-je vous le dire ? Ce que j’ai vu, je l’ai vraiment aimé. »
 
Paul devint livide. Ce poème, ces quelques phrases, il ne les avait jamais publiés et la seule personne qui pouvait les connaître, c’était… son Elisa !
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La nuit fut plutôt longue. Guillaume s’était retourné au moins mille fois dans son lit, puis, fatigué par son insomnie, avait décidé de terminer son sommeil sur le canapé, devant la télévision qu’il avait gardée muette.
Il devait être onze heures du matin quand un rayon de soleil lécha ses paupières et le ramena à la réalité de l’éveil. Son nez un peu bouché ne lui permettait de respirer qu’un insuffisant filet d’air et l’obligeait à garder sa bouche pâteuse entrouverte. Il se regarda dans le miroir. Ses cheveux brillant de sueur collaient à son front dégarni. Il se mira les rides et réalisa qu’il se faisait vieux, que son front n’était plus lisse, que les fossettes de ses joues arboraient maintenant une permanente allure caverneuse, que des poches brunâtres placées au-dessous de ses yeux démontraient la fatigue de son âge. Il comprit que c’était la première fois qu’il remarquait cet étrange état de fait. Jusqu’à présent il ne s’était regardé qu’à travers les yeux de sa femme, qui, vu son plus jeune âge rayonnait d’une splendeur esthétique.
Alors, il se demanda pourquoi cette Elisa semblait l’aimer. Enfin, il ne l’appelait plus vraiment Elisa mais Laurédane, car pour lui il n’y avait plus de doute, ces deux noms ne faisaient qu’une même personne. Il réfléchit à leur première entrevue et se souvint qu’elle coïncidait avec la période de ce fameux mail.
En fait, c’est Céline qui l’avait rencontrée assez fortuitement. Elle lui avait parlé de ce couple sympathique qui fréquentait le même club de fitness qu’elle. Ils avaient bu un verre ensemble puis, assez rapidement, elle lui avait demandé s’il ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’ils viennent manger à la maison…
Sa réflexion fut dérangée par l’arrivée de Céline. Elle était déjà passée par la salle de bain et se présentait à lui fraîche, belle, le pommé de ses joues accentué par un léger fond de teint.
« - Céline ! Demanda t-il. Comment as-tu connu nos amis ?
- Tu veux dire, Paul et Laurédane ?
- Oui !
- Au club, tu sais bien ! Répondit-elle d’un ton d’évidence.
- Mais, je veux dire… C’est toi qui les as abordés ?
Elle haussa des sourcils, semblant s’étonner de la question. Puis elle réfléchit quelques instants et  répliqua :
- Laurédane. Si je me souviens bien, c’est Laurédane qui m’a abordée. J’étais au vestiaire en train de me changer quand elle est arrivée. Ah oui ! Elle sourit en se remémorant ce qu’elle considérait comme une anecdote. En fait, s’était amusant,  maintenant que j’y pense, je crois qu’elle voulait me rencontrer, car la plupart des casiers étaient vides, mais pourtant… elle choisit celui qui était le plus proche du mien m’obligeant à pousser mon sac de sport qui en gênait l’ouverture. Je me suis excusée en le tirant vers moi, elle m’a souri et a engagé la conversation, rien de très personnel, juste des considérations de femmes sur l’exiguïté des casiers et quelques banalités sur le temps. Puis, plus tard on s’est retrouvées sur les tapis d’étirement, puis la conversation s’est faite plus amicale. Elle s’est présentée à moi, a pointé du doigt son mari qui soulevait quelques haltères en exhalant un soupir d’effort. Et voilà, on était copines ! Elle termina ainsi son monologue explicatif. Regarda son mari droit dans les yeux, sourit. Puis demanda :
- Tu es satisfait ?
- Oui, très bien ! » Un pâle rictus coinça sa bouche de deux traits sur les côtés. Ses yeux s’émoustillèrent d’une impression de victoire. Maintenant, il en avait la ferme certitude. Elisa et Laurédane étaient évidemment la même personne.
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Son ordinateur ronronnait de ses watts qu’il voulait refroidir.
Guillaume assis devant lui préparait ses doigts qui allait bientôt parcourir son clavier de sa prose alerte. Devant lui l’écran diffusait les premiers mots du rendez-vous quotidien qu’il avait avec Elisa :
« - Guillaume ! Es-tu là ? Elisa… »
Il les regardait fixement ne pouvant se décider de diffuser sa première réponse. Qu’allait-il lui dire ? Lui montrer qu’il avait tout compris qu’elle était Laurédane ?
Il engagea ses premiers mots d’une frappe sûre et décidée, mais au moment d’appuyer sur envoyer, il hésita une dernière fois.
Un message s’afficha de nouveau sur son écran :    
« - Oui ! C’est moi ! Laurédane. Je sais que tu es là, je le ressens… Réponds-moi !!!! »
Le sang semblait bouillonner dans ses veines, ses mains se mirent à trembler avec ces deux mots :
- Je sais !
- Est-ce que je t’ai blessé ?
Sa réponse se fit attendre :
- Oui ! Non ! Je ne sais pas…
- Je n’osai pas t’aborder, mon mari, ta femme… Il me fallait trouver un moyen pour le faire.
- Mais c’est moi ou mes écrits qui t’ont en premier séduite ?
- En fait, tu m’as toujours attirée, enfin je veux dire physiquement, dès la première fois où je t’ai vu. Un jour, j’étais dans la boulangerie quand tu as parlé à la commerçante de ton site internet et des poèmes que tu écrivais. Le soir même je me suis connectée et t’ai envoyé ce premier petit mot. Puis, je me suis débrouillée pour rencontrer ta femme, au fitness, c’était facile. Les gens sont si froids et réservés, j’ai engagé la conversation et nous sommes facilement devenues amies. Et voilà, j’ai pu t’approcher, te voir avec la complicité involontaire de nos conjoints respectifs. »
L’explication était parfaite, logique. Elle étonnait Guillaume, qui ne s’était aperçu de rien avant l’approche du jardin botanique. Il continua ses questions :
 « Mais pourquoi as-tu attendu si longtemps pour me faire connaître tes sentiments ?
- Je n’étais pas certaine que tu les acceptes. Ta vie semblait si tranquille, idéale de bonheur. J’avais peur de bêtement m’imposer. Puis tes mails devinrent plus câlins et je compris que j’étais peut-être celle que tu attendais.
- Oui ! Répondit-il en caractères gras. Tu fais partie de mes pensées, jour et nuit, mon cœur t’accompagne dans tes moindres gestes, je désirai tant te connaître et en fait, tu étais là sans que je m’en aperçoive, je n’étais qu’un fou aveugle jusqu’à ce jour ! »
 Ils refermèrent les guillemets sur des mots empreints de tendresse et se promirent d’organiser un rendez-vous amoureux.
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 Guillaume et Laurédane avaient remplacé leur conversation électronique par des coups de fils réguliers. Puis le jour vint où ils se retrouvèrent pour assouvir le désir qui s’était insidieusement ancré en eux.
Allongés l’un à côté de l’autre, ils se racontaient leurs vies respectives, accentuant leurs propos sur des moments marquants de leurs existences. Il effaça ou du moins parla peu de sa descente aux enfers provoquée par son problème d’alcoolisme, parla de sa jeunesse plutôt heureuse, des études littéraires qui lui avaient permis d’obtenir un poste dans une librairie et puis il s’engagea sur sa passion, l’écriture des poèmes :
« Est ce vrai que tu les apprécies ou bien ?
- Oui ! chuchota-t-elle en se lovant contre lui. J’en aime chaque mot, chaque rime ! »
Il la regarda tendrement, l’a pris dans ses bras, lui affirma qu’il l’aimait.
 « Si ma femme n’était pas mon seul moyen de subsistance, je divorcerai et t’épouserai sur-le-champ ! lui avoua-t-il une fois de plus. »
Elle connaissait parfaitement sa situation. La sienne était d’ailleurs similaire et de toute façon cette liaison coupable lui convenait tout à fait.
Lui adorait cet émoi provoqué par leurs illicites retrouvailles, cette attente insidieuse qui lui burinait le ventre, exaltait son âme. Sa vie en avait retrouvé un piment qui jusqu’à présent lui manquait…     
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Céline ne semblait s’être rendu compte de rien, elle présentait toujours la même gaité et ne semblait même pas gênée par la rareté des messages d’affection de son mari. Il est vrai que leurs ébats amoureux n’avaient jamais été très assidus et que des semaines pouvaient défiler sans entrevoir la moindre explosion orgasmique. Elle s’absentait de temps en temps pour des petites balades à Paris ou Londres et lui en profitait pour retrouver sa dulcinée, que son businessman de mari laissait seule pendant quelques-unes de leurs dates concordantes.
 On était un jour d’octobre, le vingt neuf exactement. Ils s’étaient retrouvés à la terrasse d’un café de Genève. Un petit troquet où ils aimaient régulièrement joindre leurs flammes. Ils étaient assis l’un à côté de l’autre. Il la tenait par l’épaule et à intervalles réguliers déposait ses lèvres sur les siennes. Ils se sentaient bien, heureux de leurs sentiments partagés.
 « Tu me le paieras ! »  
 Ces mots prononcés dans son dos lui glacèrent le sang.
Il se mit à avoir peur de comprendre.
Il se retourna lentement, un flash d’appareil photo l’éblouit.
 Céline était là, livide. Elle semblait vouloir leur cracher sa colère. Un homme habillé de noir les mitraillait des clicks qui imprimaient sa pellicule.
 « Je vous fais suivre depuis plusieurs semaines. Tu me trompes avec cette… cette pétasse ! hurla Céline.
- Je… Il voulait balbutier quelques mots de défense, mais compris qu’il avait été pris la main dans son adultère et que c’en était fini de son mariage. »

Elle lui tourna le dos en lançant un dernier :
« Tes valises t’attendent à ma porte, tu auras des nouvelles de moi par mon avocat. »
Laurédane ne disait pas un mot, elle le regardait gênée.
« Aucun problème ! lui dit-il le souffle un peu court. Je vais trouver un travail, j’ai mis un peu d’argent de côté. Puis se forçant un petit rictus qu’il aurait voulu être sourire, il continua, on refera notre vie ensemble, notre amour pourra s’épanouir au grand jour, je serai enfin pleinement satisfait ! »
Elle ne répondit rien, ses yeux devinrent tristes, elle abaissa ses paupières pour lui cacher son émotion. Puis elle posa sa main sur la sienne, ouvrit la bouche, puis la referma en pinçant les lèvres comme si elle n’osait pas ou plutôt comme si elle voulait jauger le tact des mots qu’elle devait prononcer. Puis elle le conforta de ces mots :
 « Ne t’en fais pas tout va s’arranger ! »
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Le divorce fut rapidement prononcé, sans appel, sans le moindre doute, jugeant la complète défaveur de Guillaume et le mettant à la rue sans la moindre ressource.
Quant à Laurédane, il ne la revit plus jamais, elle disparut de sa vie sans le moindre mot, la moindre explication. Il avait compris que son aura s’était envolée avec la perte de son confort et que le charisme qu’elle lui avait trouvé ne pesait pas lourd devant son infortune. Il avait tout de même, au début, essayé de la revoir, s’était pointé à sa porte, mais elle ne portait déjà plus son nom, un couple de gens âgés avait emménagé à leur place.
Devant son désarroi, ils l’avaient reçu pour boire le thé.
« Non ! lui avaient-ils dit, ils n’avaient jamais rencontré de Laurédane. A leur connaissance, l’homme, un certain Paul, un célibataire, leur avait vendu cet appartement à un prix d’ailleurs tout à fait raisonnable. »

Il les avait quittés un peu désabusé de son incompréhension. Mais se plongeant dans son malheur, il ne chercha même pas à comprendre. -----------------------------------------------
Il était allé vivre à Saint-Genis dans une petite chambre de bonne insalubre, gagnant un maigre pécule à l’aide de boulots précaires. Puis ce fut l’alcoolisme qui le rattrapa. Des litres de mauvais rouges qui le jetèrent pour de bon dans la rue faisant de lui un clochard, un mendiant, un rebut de la société.
 Un jour, il se retrouva sur les marches de l’église de Divonne à quémander une aumône de subsistance.
Il était barbu, amaigri, vêtu des derniers haillons qu’il avait récupérés au service de la Croix-Rouge. Son inséparable kil de vin enroulé dans du papier journal se tenait lové contre son flanc. Sa main tendue tenait une boîte de conserve vide qui teintait d’une musique nasillarde à chaque fois qu’une petite pièce heurtait son fond métallique.
 « Tiens mon brave ! » dit une voix féminine qu’il crut reconnaître.
 Les jambes fuselées de la belle filèrent devant son regard baissé. Il leva les yeux pour l’observer. Puis une goutte de sueur perla sur son front accentuant un peu plus la crasse de ses cheveux. Il venait de la reconnaître. Céline ! Sa Céline qui l’avait sorti du caniveau pour quelques années plus tard l’y remettre.
Elle était toujours aussi belle, avenante, riche. Un homme s’approcha d’elle, l’a pris par la taille et l’embrassa tendrement.
 « Je vous présente mon mari ! dit-elle à un couple qui se tenait à côté d’elle. »
 L’homme les salua, les entretint de quelques mots de civilité puis gardant sa main lovée dans celle de Céline se tourna dans la direction de Guillaume.
 Caché derrière ses poils grisonnants, il fut presque pris d’un malaise en le reconnaissant et compris ou du moins essaya de ne pas vouloir croire à la triste réalité.
 L’homme qu’il voyait, celui qui était maintenant au bras de son ancienne compagne !
 Cet homme…
 C’était Paul !

épilogue

 Cette dernière rencontre prit place quelques temps après la découverte de la tromperie et la demande en divorce.
Ils s’étaient tous trois retrouvés dans le parc Lagrange de Genève.
Ils avaient l’air heureux, contents de ces retrouvailles.
Ils plaisantaient et riaient de cet infernal et machiavélique stratagème que Céline avait inventé pour se débarrasser de son insipide mari.
Paul embrassa Céline sur la joue en lui envoyant un :
« Tu es géniale ! »
Céline sortit de sa poche une enveloppe d’où dépassait une confortable liasse de billets, puis, les égrena devant Laurédane qui elle-même comptait la justesse de la rémunération.
« - Tenez ! dit-elle, voici les dix mille Euros, comme convenu ! »
Laurédane empoigna la somme avec un frissonnement de bonheur  et répliqua :
« Merci, et si vous avez encore besoin de moi, ce sera avec plaisir. Vous connaissez l’adresse de mon agence d’escorte, ils savent où me joindre ! »
Elle finit sa réponse par un :
 « Salut les tourtereaux ! » Puis elle s’éloigna rapidement de sa démarche balancée pour disparaître au détour du chemin.
« Jolie fille plaisanta Paul, espérant voir un rictus de jalousie endurcir la bobine de Céline. »
Elle se crispa effectivement à cette remarque.
Pour la rassurer, Paul la prit tendrement dans ses bras, l’embrassa et lui chuchota :
« Tu es celle que j’aime ! J’ai hâte d’entendre ton divorce prononcé et de pouvoir enfin vivre avec toi ! »
Elle sourit.
« Ne soit pas si impatient ! dit-elle d’une façon câline. Nous serons bientôt débarrassés de mon abruti de mari et je pourrai transformer ta condition de célibataire endurci en celle de mon époux ! »
 Puis, ils rejoignirent un banc qui leur offrait une vue splendide sur la roseraie en plein épanouissement.
Il l’entoura de son bras.
Elle se lova contre lui.
Ils étaient seuls au monde…